DE LA HUITIEME ÉDITION
La Chanson de Roland vient d'être officiellement désignée comme l’un des textes classiques à l’usage des élèves de seconde.
Je ne saurais dire de quelle joie j'ai été pénétré , lorsque j'ai reçu celte nouvelle si longtemps espérée. Il y a plus de vingt ans que je m’étais proposé d’atteindre ce but; il y a plus de vingt ans que je m’entêtais en ce dessein.
Si je me suis ainsi obstiné à populariser mon cher vieux poème , si chacune de mes huit éditions représente une somme considérable de travail et offre au lecteur des améliorations •\impor tantes ; si je me suis promis à moi -même de ne me point reposer avant d'avoir publié un texte à peu près par - F fait, c’est que j’ai toujours eu , à cet égard, d'autres préoccu- 1 palions que des préoccupations littéraires; c’est que je me fàuis surtout proposé de rappeler à la France son glorieux : passé et ses traditions nationales. Dirai- je ici toute ma pensée ? Je n’ai jamais vu sans quelque jalousie les autres ^ peuples respecter leurs origines et se passionner pour leur lointaine et mystérieuse beauté. Emu devant un tel spectacle,
P Cette édition diffère de toutes les précédentes. Voy. plus loin (pp. 398 O^ei suiv.) Vexposition du système que nous avons adopté pour rétablissement
■vj PRÉFACE DE LA HUITIÈME ÉDITION
je me suis dit un jour que je travaillerais , dans mon humble sphère , à faire de mon pays une nation vraiment traditionnelle, qui ne s'imaginât point dater de quatre-vingts ans , et se souvînt de ses quatorze siècles d'existence et de gloire .
J'avais , il y a quelques années, dédié cette édition classique de Roland « à tous ceux qui ignorent notre vieille poésie nationale , à tous ceux qui ont souci de la connaître ». Je la dédierais plus volontiers aujourd'hui à ces jeunes professeurs qui vont être appelés à expliquer ces vieux vers, si nouveaux pour eux.
Accoutumés à toutes les délicatesses de l'art antique, ils ne s'habitueront point sans quelque peine à cette rude et sauvage poésie, où le sentiment de la nuance est à peu près inconnu, et où ils auront le chagrin de ne point trouver les élégances dont ils sont légitimement épris.
Je les supplie de ne pas se décourager à une première et imparfaite lecture ; je les supplie de se rappeler qu'ils ont affaire à une poésie sincèrement primitive et qui n'a eu à son service ni la langue d'Homère , ni le génie de Virgile .
Mais je les conjure en même temps de vouloir bien se dire que cette poésie est celle de notre race et de nos pères; qu'elle est saine et vigoureuse , mâle et fière; qu'elle nous offre des types humains qui dépassent de cent coudées tous ceux de l'antiquité païenne. Les rhéteurs, peut-être, ne consentiront jamais à la donner pour un modèle achevé de ce qu'ils appellent le style ; mais elle agrandit les âmes; mais elle leur donne je ne sais quel sursum ; mais elle est faite enfin pour les dégoûter à jamais des vilenies du réalisme contemporain .
Surtout, elle fait aimer la France.
Voilà pourquoi je ne regretterai jamais d'avoir remis en honneur ce chef-d'œuvre si longtemps dédaigné, et de lui avoir consacré tant d'années d'une vie que deux amours ont surtout remplie et consolée : celui de la Patrie et celui de la Vérité.
LÉON GAUTIER