VII. — LE MANUSCRIT
Entrons à la bibliothèque Bodléienne, à Oxford, et demandons le manuscrit Digby 23.
Le voilà devant nous. Nous ne le toucherons pas, nous ne ’ouvrirons pas sans une certaine émotion profonde et sincère.
C’est un de ces petits volumes à l’usage des jongleurs, qu’ils portaient avec eux sur tous les chemins et où, sans doute, ils rafraîchissaient leur mémoire. Nous en placerions l’exécution vers la fin du xne siècle.
Il est l’œuvre d’un scribe anglo -normand fort médiocre et sujet à de trop nombreuses distractions. Le pauvre hère a omis, plus d’une fois, des couplets entiers, que nous essayerons plus loin de reconstruire. Grâce à sa négligence, un certain nombre de vers sont boiteux, et il nous faudra les remettre sur leurs pieds. Enfin il a interverti l’ordre de quelques strophes, et il n’a souvent tenu aucun compte de l’exac-
1 Nous ne croyons pas utile de discuter ici l’opinion relative à ce « ber seint Gilie », qu’on a voulu, sans aucune preuve, considérer comme l’auteur du Roland . V. notre note du vers 2086.
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titude des assonances. Il pensait visiblement à autre chose. Cette besogne ne devait pas lui être oien payée.
Le manuscrit, d’ailleurs, n’a vraiment pas été favorisé. Après le scribe, des correcteurs sont venus, qui ont changé quelques termes trop archaïques, réparé quelques omissions, rectifié la mesure de quelques vers, complété ou ajouté quelques mots, effacé ou gratté çà et là quelques lettres. Ces additions (qui sont placées soit en interligne, soit en marge) , ces suppressions et ces corrections sont généralement sans critique et sans valeur. Peut-être faut-il y voir l’œuvre de jongleurs qui voulaient rajeunir un texte vieilli. Quels que soient les correcteurs, ils sont dignes du scribe 4.
Par bonheur, une rédaction antique de la Chanson de Roland nous a été conservée dans un manuscrit de la bibliothèque Saint-Marc, à Venise1 2.
Ce manuscrit a dû être exécuté entre les années 1230 et 1240.
11 offre deux graves défauts.
Tout d’abord , il a été écrit par un scribe ignorant et en un français déplorablement italianisé;
Et, en second lieu, il ne nous offre la version primitive que jusqu’au vers 3682 de notre texte d’Oxford. À partir de là, le copiste italien n’a plus eu sous les yeux qu’un de ces remaniements dont nous aurons lieu de parler tout à l’heure, el auquel il ajouta un long récit de la prise de Narbonne par Aimeri.
Toujours est-il que nous possédons en double la version d’environ 3500 vers de notre poème. Et telle est la plus précieuse ressource qui soit à notre disposition pour établir notre texte critique.
Mais nous nous servirons aussi de ces Remaniements où il est aisé de retrouver tant de vestiges du texte primitif.
Vienne le jour où quelque érudit déterrera, au fond de quelque bibliothèque de France, d’Espagne ou d’Angleterre, le manuscrit original de notre Iliade. Bien que cette découverte puisse être une rude épreuve pour tous les faiseurs de textes critiques, nous l’appelons de tous nos vœux et la saluerions de tout notre cœur. Espérons.
1 V. p. 400 un fac-similé du manuscrit d’Oxford.
2 Mss. français, IV.
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