‹ Chanson de RolandChapitre 15 sur 323 · IX. — LA VERSIFICATION · texte numérisé non relu

IX. — LA VERSIFICATION

Il faut partir de ce fait que les vers du Roland étaient destinés à être écoutés, et non pas à être lus.

Us ne s’adressaient pas aux yeux, mais à l’oreille.

Des « jongleurs de gestes » parcouraient alors toute l’Europe avec de petits manuscrits dans leurs poches. Arrivaient- ils dans une ville, ils ne prenaient point le temps de se reposer. Encore tout poudreux du voyage et essoufflés, ils attiraient la foule par quelques accords de leur grossier violon, de leur viele , par quelques cris, voire par quelques gambades. Puis ils se mettaient à chanter quelques centaines de vers épiques. Je ne dis pas lire : je dis chanter .

INTRODUCTION

Une foule avide, enthousiaste, ardente, entourait ces chanteurs populaires et se suspendait à leurs chants.

Très souvent aussi , la scène se passait dans la salle principale des châteaux. Le seigneur invitait le jongleur, et le faisait boire. À la fin du repas, le chanteur se levait et donnait une séance épique.

Mais, qu’il eût affaire à des chevaliers ou à des bourgeois, le jongleur avait toujours devant lui un auditoire qui ne savaiï pas lire et qui, en fait de versification, était uniquement sensible au rythme et à l’assonance.

Or l’assonance n’est pas la rime. L’assonance porte sur la dernière voyelle accentuée, tandis que la rime porte à la fois sur cette dernière voyelle sonore et sur tout ce qui vient après elle.

A s’en, tenir au système de l’assonance, Caries , guaste, pasme , vaille , pailes, barbe et remaigne peuvent entrer, à la fin des vers, dans une seule et même tirade. Ces mots « assonnent » ensemble.

Dans le système de la rime, remaigne ne serait admissible qu’avec muntaigne, graigne et altaigne.

L’assonance est essentiellement populaire ; la rime est aristocratique.

Encore aujourd'hui, en 1880, le peuple des campagnes chante des vers assonancés. Il les comprend, il les aime. Écoutez plutôt, écoutez ce « Cantique populaire sur saint Alexis » qui circule dans nos villages :

J’ai un voyage à faire Aux pays étrangers.

Il faut que je m’en aille •

Dieu me l’a commandé.

Tenez, voici ma bague ,

Ma ceinture à deux tours,

Marque de mon amour.

Et ailleurs, dans ce même chant, épousailles assonne avec flamme ; courage avec larmes ; richesses avec cachette; embarque avec orage et dépêche avec connaître .

Il en était ainsi aux xie et xne siècles.

Mais le jour où le nombre des lettrés devint plus considé-

INTRODUCTION

rable au sein de la société laïque, le jour où iî y eut beaucoup de chevaliers et de bourgeois qui surent vraiment lire, le jour où ils en vinrent à vouloir posséder et collectionner des manuscrits, tout changea, il fallut désormais s’adresser au regard des lecteurs, et non plus à Toreille des auditeurs. De là, la nécessité absolue de remanier les anciens poèmes ; de là ces rifacimenti auxquels nous allons tout à l’heure consacrer un de nos chapitres.

A l’époque où fut composé le Roland , la versification peut se résumer en quelques règles qui sont des plus sages et des plus simples :

Le Roland , comme nos plus anciens poèmes, est écrit en décasyllabes. — Ces décasyllabes ont une pause intérieure après leur quatrième syllabe sonore. = A la fin du premier comme du second hémistiche, les voyelles muettes ne comptent, point : Damne Deu PerE , nen laiser hunir FrancE. — Sont assimilés à Ve muet, les e non accentués qui sont suivis d’une s, d’un t, d’un nt- Li Emperer es est par matin levet. — Iço vus mandET reis Marsilies li ber . — Il nen est dreit que païens te baillisENT. — La seule lettre qui , en thèse générale, s’élide, est Ve muet. Il convient d’ajouter que cette élision ellemê -ne est laissée à la liberté du poète, qui elide ou n’élide pas. — Ces vers, ainsi rythmés, sont distribués en un certain nombre de couplets, tirades ou laisses. Toute laisse forme une division naturelle du récit. = Le couplet se compose, en moyenne, dans le Roland , de douze à quinze vers. Il sera plus développé dans les poèmes postérieurs. ~ Le lien qui unit tous les vers dans un même couplet, c’est l’assonance : plus tard, ce sera la rime. Dans le Roland, les couplets ne sont donc pas monorimés , mais mono- assonancés. ~ Suivant que leurs vers se terminent on non par un e muet, les laisses sont féminines ou masculines. Ces dernières sont les plus nombreuses.

Nous avons traité ailleurs 1 les autres questions qui se rapportent à la rythmique du Roland.

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