CCLX1V
Li Amiralz dis eschieles ajustet :
La première est des jaianz de Malpruse,
L’altre est de Huns e la tierce de Hungres,
3255 E la quarte est de Baldise-la-Lunge,
E la quinte est de cels de Val-Penuse,
E la siste est de Joi e de Maruse ,
E la sedme est de Leus e d’Astrimunies , L’oidme est d’Argoilles , la noefme de Clarbone ,
3238. Canelius . Les Canelius , Chenelius ou Quenilius font souvent figure dans nos Chansons de geste ( Roland , 3238 et 3269 ; Aïe d’Avignon, 1699 ; Jérusalem, éd. Hippeau, 7431, 8130; Chanson des Saisnes ; Girars de Roussillon, ms. de Paris, v. 3929 , etc.) = L’étymologie évidente est Chananœus, comme l’a prouvé M. Paul Meyer
( Romania , VII, p. 441). == Un seul des textes qu’il a cités suffisait à cette démonstration. C’est celui d’un « Abrégé d’Histoire sainte » en provençal (Lespy et Raymond, Récits d’ Histoire sainte en béarnais, I, 1876, p. 142), où les mots Chananœum et Amorrhaum sont exactement traduits par Caninieu et Amorieu.
GCLX1IÏ
Les païens forment ensuite dix autres corps d’armée :
Le premier est formé des Chananéens horribles à voir ;
Ils sont venus de Val -Fui, par le travers.
Les Turcs composent la seconde colonne, et les Persans la troisième.
Dans la quatrième on voit encore des Persans, avec des Pinceneis; La cinquième est formée de Soltras et d’Avares;
La sixième, d’Ormalois et d’Euglés;
La septième, de la gent Samuel ;
Les hommes de Prusse composent la huitième, et les Esclavons la neuvième.
Quant à la dixième, on y voit la gent d’Occiant la déserte : C’est une race qui ne sert pas le Seigneur Dieu,
Et vous n’entendrez jamais parler d’hommes plus félons.
Leur cuir est dur comme du fer :
Pas n’ont besoin de heaume ni de haubert.
En la bataille, rien n’égale leur félonie et cruauté.
L’Émir lui -même a formé dix autres corps d’armée.
Dans le premier il a mis les géants de Malprouse;
Dans le second les Huns, et dans le troisième les Hongrois ; Dans le quatrième, les gens de Baldise- la -Longue,
Et dans le cinquième, ceux de Val -Peineuse ;
Dans le sixième, ceux de Joie et de Maruse.
Dans le septième sont les Leus et les Thraces.
Les hommes d’Argoilles composent le huitième, et ceux de Clairbonne le neuvième ,
3259. ArgoiTles. « Je propose , dit M. Raymond, de traduire les mots :
cels d’Argoilles par les « habitants des Arbailles ». On appelle « Arbailles » une partie du pays de Soûle qui borne à l’est le pays de Ci ze. Cela tendrait à prouver que l’armée française fut attaquée par deux tribus basques, les Na-
varrais et les Souletains. » ( Revue de Gascogne, sept. 1869, t. X, p. 365.) Nous ne pouvons admettre des assimilations aussi précises dans un poème qui l’est si peu , et où d’ailleurs tous les ennemis des Français sont représentés comme venant d’Afrique, à la suite de l’émir de Babylone , c’est-à-dire du Caire.
3260 E la disme est des barbez de FaJ-Funde:
Ç' est une gent ki Deu nen amat unkes.
Geste Francur trente eschieles i numbrent.
Granz sunt les oz ù cez buisines sunent.
Paien chevalchent en guise de produmes. A<
3265 Li Amiralz mult par est riches hum :
Dedevant sei fait porter sun Dragua E Festandart Tervagan e Mahum E une ymagene Apollin le felun.
Dis Ganeliu chevalchent envirun , i
3270 Mult haltement escrient un sermun :
« Ki par noz deus voelt aveir guarisun,
« Si ’s prit e servet par grant afflictiun. ©
Paien i baissent lur chiefs e lur mentuns,
Lur helmes clers i suzclinent enbrunc.
3275 Dient Franceis : « Sempres murrez, glutuns;
« De vus seit hoi male cunfusiun!
« Li nostre Deus guarantisset Garlun :
« Geste bataille seit jugiée en sun num! » Aoi
GCLXVI
Li Amiralz est mult de grant saveir;
3280 A sei anelet sun filz e les dous reis •
« Seignurs naruns , devant cnevalchereiz ,
« E mes eschieles tûtes les guiereiz;
« Mais des meillurs voeill-jo retenir treis ; « L’une iert de Turcs e l’altre d’Ormaleis , 3285 ce E la tierce est des Jaianz de Malpreis.
« Cil d’Ociant ierent ensembl’od mei :
« Si justerunt à Carie e à Franceis.
« Li Emnerere , s’il se cumbat od mei ,
Enfin les soldats barbus de Val -Fonde forment le dixième et dernier corps d’armée :
C’est une race qui fut toujours l’ennemie de Dieu.
Tel est , d’après les Chroniques de France , le dénombrement de ces trente colonnes.
Elle est grande, cette armée où tant de clairons retentissent!
Voici que les païens s’avancent, et ils ont tout l’air de vaillants soldats...
L’Émir — un très riche et très puissant homme —
A fait devant lui porter le Dragon qui lui sert d’enseigne, Avec l’étendard de Tervagan et de Mahomet,
Et une idole d’Apollon, ce méchant dieu.
Dix Chananéens chevauchent alentour,
Et s’écrient , d’une voix très haute :
« Qui veut être préservé par nos dieux « Le prie et serve à genoux. »
Païens alors de baisser la tête et le menton,
Et d’incliner leurs heaumes clairs :
« Misérables! » leur crient les Français, « voici l’heure de votre mort.
« Puissions-nous aujourd’hui vous voir honteusement vaincus ! « Que notre Dieu préserve Charlemagne ,
« Et que cette bataille soit une victoire pour notre empereur! »
L’Émir est un homme de grand savoir;
Il appelle son fils et les deux rois :
« Seigneurs barons, votre place est sur le front de l’armée,
« Et c’est vous qui conduirez toutes mes colonnes;
« Je n’en garde avec moi que trois, mais des meilleures;
« L’une composée de Turcs, l’autre d’Ormalois,
« La troisième des géants de Malprouse.
« Les gens d’Occiant resteront à mes côtés,
« Et je les mettrai aux prises avec Charles et les Français.
« Si l’Empereur veut lutter avec moi ,
« Desur le bue la teste perdre en deit :
3290 « Trestut seit fiz, n’i avrat altre dreit. » Agi
Granz sunt les oz e les eschieles beles,
Entr’els nen ad ne pui ne val ne tertre ,
Selve ne bois; ascunse n’i poet estre;
Bien s’entreveient en mi la pleine tere.
3295 Dist Baliganz : « La meie gent averse,
« Kar chevalchiez pur la bataille querre ! »
L’enseigne portet Amboires d’Oluferne.
Paien escrient, Preciuse l’apelent.
Dient Franceis : « De vus seit hoi grant perte ! j>
3300 Mult haltement Munjoie renuvelent.
Li Emperere i fait suner ses graisles E l’olifant ki trestuz les esclairet.
Dient paien : « La gent Carlun est bele.
« Bataille avrum e adurée e pesme. » Aoi
CCLXVII1
3305 Grant est la plaigne e large la cuntrée :
Mult est grant Vost ki i est asemblée.
Luisent cil helme as pierres d’or gemmées;
E cist escut, e cez brunies safrées,
E cist espiet, cez enseignes fermées.
Sunent cist graisle, les voiz en sunt mult cleres 3310 De 1’ olifant haltes sunt les menées.
Li Amiralz en apelet sun frere,
Ç’ est Canabeus, li reis de Floredée :
Cil tint la tere entresqu'en Val- Sevrée,
Les dis eschieles Carlun li ad mustrées :
3315 « Veez l’orgoill de France la loée.
« Mult fièrement chevalchet l’Emperere ;
« Il est derere od cele gent barbée ;
« Desur lur brunies lur barbes unt getées
« Il aura la tête séparée du buste :
« Qu’il en soit bien certain ; il n’a droit qu’à cela. »
Les deux armées sont immenses, splendides les bataillons. Entre les combattants il n’y a ni colline , ni tertre , ni vallée, Ni forêt, ni bois; rien qui les puisse cacher les uns aux autres. C’est une vallée découverte où ils se voient à plein les uns les autres.
« A cheval ! » s’écrie Baligant , « armée païenne ,
« A cheval , et engagez la bataille. »
C’est Amboire d’Oliferne qui porte l’enseigne des païens ;
Et ceux-ci de pousser leur cri : « Précieuse ! »
Et les Français de leur répondre : « Que Dieu vous perde aujourd’hui ! »
Et de répéter cent fois d’une voix forte : « Monjoie! Monjoie ! » L’Empereur alors fait sonner tous ses clairons,
Et surtout l’olifant, qui les domine tous.
« La gent de Charles est belle ; » s’écrient les païens :
« Ah ! nous aurons une rude et terrible bataille ! »
CCLXVIII
Vaste est la plaine , vaste est le pays ,
Et grande est U armée qui y est assemblée.
Voyez-vous luire ces heaumes couverts de pierreries et d’or? Voyez-vous étinceler ces écus , ces broignes bordées d’orfroi , Ces épieux et ces gonfanons au bout des lances? Entendez-vous ces trompettes aux voix si claires? Entendez-vous surtout le son prolongé de l’olifant?
L’Émir alors appelle son frère,
Canabeu , le roi de Floredée ,
Qui tient la terre jusqu’à Valsevrée.
Et Baligant lui montre les colonnes de Charles •
« Voyez l’orgueil de France la louée :
« Avec quelle fierté chevauche l’Empereur!
« Il est là-bas, tenez , au milieu de ces chevaliers barbus :
« Ils ont étalé leur barbe sur leur haubert,
« AUresi blanches cume neif sur gelée.
3320 « Cil i ferrunt de lances e d’espées :
« Bataille avrum e fort e adurée;
« Unkes nuis hum ne vit tel ajustée. »
Plus qu’hum ne lancet une verge pelée ,
Baliganz ad ses cumpaignes passées.
3325 Une raisun lur ad dite e mustrée :
cc Venez, paien , kar jo sui en l’estrée. »
De sun espiet la hanste en ad branlée;
Envers Carlun l’amure en ad turnée. Aoi.
Caries li magnes , cum il vit l’Amiraill ,
3330 E le Dragun, l’enseigne e l’estandart,
(De cels d’Arabe si grant force i par ad De la cuntrée unt purprises les parz ,
Ne mais que tant cum l’Emperere en ad),
Li reis de France s’en escriet mult hait :
3335 « Baruns franceis, vus estes bon vassal, cc Tantes batailles avez faites en camp!
« Veez paiens : felun sunt e cuart,
« Tute lur lei un denier ne lur valt.
« S’il unt grant gent, d’iço, seignurs , qui call?
3340 ce Ki errer voelfc, à mei venir s’en ait. cc Ne laisserai que jo - ne les asaill. »
Des esperuns pois brochet le cheval ,
E Tencendur li ad fait quatre salz.
Dient Franceis : ce Icist Reis est vassals.
« Chevalchiez, ber, nuis de nus ne vus fait. » Aoi
3345 Clers fut li jurz e li soleilz luisant,
Les oz sunt beles e les cumpaignes granz.
Justées sunt les eschieles devant.
Li quens Rabels e li quens Guinemans Laschent les resnes à lur chevals curanz;
« Leur barbe aussi blanche que neige sur gelée ; X
« Certes, ils frapperont bons coups de lances et d’épées,
« Et nous allons avoir une rude, une formidable bataille :
« Jamais on n’en aura vu de pareille. »
Alors, de plus loin que le jet d’un bâton,
Baligant dépasse les premiers rangs de son armée,
Et lui fait cette petite harangue :
« En avant! païens, en avant! Je vous montre la route.»
Il brandit alors le bois de sa lance
Et en tourne le fer du côté de Charlemagne.
CCLXîX
Charles le Grand, quand il aperçoit l’Émir,
Le Dragon, l’enseigne et l’étendard;
Quand il voit les Arabes en si grand nombre,
Quand il les voit couvrir toute la contrée Hormis la place occupée par l’Empereur,
Le roi de France alors s’écrie à pleine voix :
« Barons français , vous êtes de bons soldats.
« Combien de batailles n’avez-vous pas déjà livrées !
« Or, voici les païens devant nous: ce sont des félons et des lâches, « Et toute leur loi ne leur vaut un denier.
« Mais ils sont nombreux, direz-vous. Eh! qu’importe?
« Qui veut marcher me suive!
« Quant à moi, je les attaquerai quand même . »
Alors Charles pique son cheval ,
Et Tencendur fait quatre sauts :
« Comme le Roi est brave ! disent les Français.
« Aucun de nous ne vous fait défaut, Sire : chevauchez. »
Le jour fut clair, brillant fut le soleil.
Les deux armées sont belles à voir, et leurs bataillons sont immenses.
Mais déjà les premières colonnes sont aux prises.
Le comte Rabel et le comte Guinemant Ont lâché les rênes à leurs destriers rapides
3350 Brochent ad ait; dune laissent curre Franc.
Si vunt ferir de lur espiez trenchanz. Aoi
Li quens Rabels est chevaliers hardiz Le cheval brochet des esperuns d’or fin,
Si vait ferir Torleu le rei persis :
3355 N’escuz ne brunie ne pout sun colp tenir,
L’espiet ad or li ad enz eP cors mis.
Que mort l’abat sur un boissun flumt Dient Franceis : « Damnes Deus nus aï t !
« Caries ad dreit; ne li devum faillir. Aoi
3360 E Guinemans justet à V rei de Leutice,
Tute li freint la targe k’ est flurie;
Après li ad la brunie descunfite,
Tute l’enseigne li ad enz el’ cors mise ,
Que mort l’abat , ki qu’en plurt o ki ’n riet.
3365 A icest colp cil de France s’escrient :
« Ferez , baruns , si ne vus targiez mie !
« Caries ad dreit vers la gent paienie :
« Deus nus ad mis à P plus verai juïse. » Aoi
CGLXXII1
Malprimes siet sur un cheval tut blanc,
3370 Cunduit sun cors en la presse des Francs, D’wres en altres granz colps i vait feront, L’un mort sur Paître suvent vait tresturnant. Tut premereins s’escriet Baiiganz:
« Li mien barun, nurrit vus ai lung tens.
Et donnent vivement de l’éperon. Tous les Français se lancent au galop ,
Et , de leurs épieux tranchants , commencent à donner de grands coups.
C’est un vaillant chevalier que le comte Rabel.
Des éperons d’or fin il pique son cheval ,
Et va frapper Torleu, le roi de Perse;
Pas d’écu , pas de haubert qui puisse résister à un tel coup.
Le fer doré est entré dans le corps du roi païen ,
Et Rabel, sur un buisson fleuri l’abat raide mort.
« Que le Seigneur Dieu nous vienne en aide ! » crient les Français ;
« Nous ne devons pas faire défaut à Charles : le droit est pour lui. »
CCLXXI I
Guinemant, de son côté, joute avec le roi des Leutis;
Le bouclier du païen , orné de fleurs peintes , est en pièces , Son haubert en lambeaux,
Et le gonfanon de Guinemant lui est tout entier entré dans le corps.
Qu’on en pleure ou qu’on en rie, le Français l’abat mort. Témoins de ce beau coup, tous les Français s’écrient :
« Pas de retard, barons, frappez.
« Charlemagne a pour lui le droit contre les païens;
« Et c’est ici le véritable jugement de Dieu. »
CCLXXIIÏ
Sur un cheval tout blanc voici Malprime,
Qui s’est lancé dans le milieu de l’armée française.
Il y frappe, il y refrappe de grands coups,
Et sur un mort abat un autre mort.
Baligant le premier s’écrie :
« O mes barons, ô vous que j’ai si longtemps nourris,
3375 « Veez mun filz, ki Carlun vaitquerant « Eh ses armes tanz banins calenjant;
« Meillur vassal de lui ja ne demant.
« Succurez le à voz espiez trenchanz. »
A icest mot paien vienent avant,
3380 Durs colps i fièrent, mult est li caples granz. La bataille est merveilluse e pesant,
Ne fut si fort enceis ne pois cel tens.
CCLXXÎV
Granz sunt les oz e les cumpaignes fières, Justées sunt trestutes les eschieles ,
3385 E li paien merveillusement fièrent.
Deus! tantes hanstes i ad par mi brisiées, Escuz fruisiez e brunies desmailiées !
Là veïssez la tere si junchiée :
L’herbe de Y camp , ki ert verte e delgiée , 3390 De V sanc des cors est tute envermeilliée. Li Amiralz recleimet sa maisniée .
« Ferez, baruns, sur la gent chrestiene. » La bataille est mult dure e afichiée;
Une einz ne pois ne fut si forz e fière: 3395 Jusqu’à la mort n’en iert fin otriée.
Li Amiralz la sue gent apelet :
« Ferez, paien ; pur el venut n’i estes.
« Jo vus durrai muilliers gentes e beles ; ce Si vus durrai fieus e honurs e teres. »
3400 Paien respundent : « Nus le devum bien fere. » A colps pleniers lur espiez il i perdent,
Plus de cent milie espées i uni traites.
As vus le caple e dulurus e pesme.
Bataille veit cil ki entr’els voelt estre.
« Voyez mon fils , comme il cherche Charles ,
« Et combien de barons il provoque au combat!
« Je ne saurais souhaiter meilleur soldat :
« Allez le secourir avec le fer de vos lances. »
A ces mots, les païens font un mouvement en avant:
Ils frappent de fiers coups; la mêlée est rude;
Pesante et merveilleuse est la bataille ;
Jamais, avant ce temps ni depuis, jamais il n’y en eut de pareille.
Les armées sont immenses, fiers sont les bataillons;
Toutes les colonnes sont aux prises.
Dieu ! quels coups frappent les païens !
Dieu ! que de lances brisées en deux tronçons !
Que de hauberts démaillés! que d’écus en morceaux!
La terre est tellement jonchée de cadavres,
Que l’herbe des champs , l’herbe fine et verte ,
Est toute envermeillée par le sang.
L’Émir alors fait un nouvel appel aux siens :
« Frappez sur les chrétiens, frappez, barons. »
La bataille est rude , elle est acharnée.
Ni avant ce temps, ni depuis lors, on n’en vit jamais d’aussi forte ni d’aussi fière :
La mort seule pourra séparer les combattants.
L’Émir appelle les siens :
« Vous n'êtes venus que pour frapper : frappez.
« Je vous donnerai de belles femmes ;
« Vous aurez des biens, des fiefs, des terres.
« — Oui, notre devoir est de frapper, » lui répondent les païens. A force d’assener de grands coups, ils perdent leurs lances.
Et alors cent mille épées sont tirées des fourreaux ;
La mêlée est douloureuse, elle est horrible :
Ah! ceux qui furent là virent une vraie bataille.
3405 Li Emperere recleimet ses Franceis :
« Seignurs baruns, jo vus aim, si vus crei « Tantes batailles avez faites pur mei ,
« f. Régnés cunquis e desordenet reis !
« Bien le conois que guerredun vus dei 3410 « E de mun cors, de teres e d’aveir.
« Vengiez voz filz , voz freres e voz heirs « K’en Rencesvals furent ocis hier seir î « Ja savez vus cuntre païens ai dreit. »
Respundent Franc : « Sire, vus dites veir. »
3415 Itels vint milie en ad Caries od sei,
Cumunelment l’en prametent lur feid,
Ne li faldrunt pur mort ne pur destreit.
N’ en i ad cel sa lance n’ i empleit :
De lur espées i fièrent demaneis.
3420 La bataille est de merveillus destreit. Aoi
CCLXXVII
Li ber Malprimes par mi le camp chevalchet,
De cels de France i fait mult grant damage.
Naimes li dux fièrement le reguardet,
Vait le ferir cume hum vertudables ,
3425 De sun escut li freint la pene halte,
De sun osberc les dous pans li desaflrct.
El’ cors li met tu te l’enseigne jalne,
Que mort l'abat entre set cenz des altres. Aoi
CCLXXVII
Reis Canabeus, li frere à V Amiraill,
3430 Des esperuns bien brochet sun cheval,
Trait ad l’espée, li punz est de cristal,
Si fîert Naimun en l’helme principal,
L’Empereur exhorte ses Français :
« Seigneurs barons, je vous aime et ai confiance en vous.
« Vous avez déjà livré pour moi tant de batailles,
« Conquis tant de royaumes, détrôné tant de rois !
« Je vous en dois le salaire, c’est vrai, et je le reconnais.
« Ce salaire, ce seront des terres, de l’argent, mon corps même, s’il le faut.
« Or donc , vengez vos fils , vos frères et vos hoirs ,
« Qui l’autre jour sont morts à Roncevaux.
« Vous savez que le droit est pour moi contre les païens.
« — C’est la vérité, Sire, » répondent les Français.
Charles en a vingt mille avec lui,
Qui d’une seule voix lui engagent leur foi.
Quelle que soit leur détresse, et même devant la mort, ils ne feront jamais défaut à l’Empereur.
Tous alors jouent de leur lance Et frappent sans retard de l’épée.
La bataille est pleine de merveilleuse angoisse.
CCLXXVII
Malprime, le baron, chevauchait au milieu de la mêlée,
Et il y avait fait un grand massacre de Français ;
Mais voici que le duc Naimes lui lance un regard terrible Et, d'un très vigoureux coup, va le frapper.
Il lui arrache le cuir qui recouvre le haut de son écu ,
Lui enlève l’orfroi qui ornait les deux pans de son haubert , Et lui enfonce dans le corps son gonfanon de couleur jaune Entre sept cents autres il l’abat raide mort.
CCLXXVIÏI
Le roi Canabeu , le frère de l'Émir,
Pique alors son cheval des éperons,
Tire son épée au pommeau de cristal ,
Et en frappe Naimes sur le heaume princier :
3 0 f * LA CHANSON DE ROLAND
L’une meitiet l’en fruisset d’une part,
A 1’ brant d’acier l’en trenchet cinc des laz : 3435 Li capeliers un denier ne li valt ;
Trenchet la coife entresques à la carn ,
Jus à la tere une pièce en abat.
Granz fut li colps, li dux en estonat, Sempres caïst, se Deus ne li aidast;
3440 De sun destrier le col en enbraçat.
Se li paiens une feiz recuvrast,
Sempres fust morz li nobilies vassals.
Caries de France i vient, ki 1’ succurrat.
Naimes li dux tant par est anguissables,
3445 E li paiens de ferir mult le hastet.
Caries li dist : « Culverz, mar le baillastes. » Yait le ferir par sun grant vasselage ,
L’escut li freint, cuntre le coer li quasset,
De sun osberc li desrumpt la ventaille ;
Sun grant espiet par mi le cors li passet 3450 Que mort l’abat : la sele en remeint guaste.
Mult ad grant doel Garlemagncs li reis , Quant duc Naimun veit naffret devant sei, Sur l’herbe verte le sanc tut cler cadeir.
Li Emperere li ad dit à cunseill :
3455 « Bels sire Naimes , kar chevalchiez od mei. « Morz est li gluz k’ en destreit vus teneit,
« El’ cors li mis mun espiet une feiz. j> Respunt li Dux : « Sire, jo vus en crei.
Aoi.
Aoi.
3434. Cinc des laz. M. Viollet-le-Duc, en son Dictionnaire du mobilier, dit avoir vu , sur un heaume du xne siècle,
plusieurs trous qui devaient servir à faire passer les lacs qui fixaient le heaume au capuchoD de mailles. —
11 en fracasse la moitié,
Et, du tranchant de l’acier, coupe cinq des lacs qui le retenaient. Le capelier ne saurait préserver le duc,
La coiffe est tranchée jusqu’à la chair,
Et un lambeau en tombe à terre.
Le coup fut rude, et Naimes en fut abasourdi comme par la foudre :
11 fût tombé sans l’aide de Dieu.
11 est là, qui se retient par le bras au cou de son cheval :
Si le païen frappe un second coup ,
C’en est fait du noble vassal , il est mort !
Mais Charles de France arrive à son secours.
CCLXXÏX
Dieu ! dans quelle angoisse est le duc Naimes !
Le païen va se hâter de le frapper encore :
« Misérable, ce coup te portera malheur, » dit alors la voix de Charles.
Et, très vaillamment, le roi s’élance sur le Sarrasin;
Il lui brise son écu , le lui fracasse contre le cœur,
Lui rompt la ven taille du haubert,
Lui passe sa grande lance à travers le corps 9 Et l’abat raide mort. La selle reste vide.
Grande fut la douleur du roi Charlemagne ,
Quand il vit le duc Naimes blessé là, devant lui,
Quand il vit courir le sang clair sur l’herbe verte.
Alors il lui a donné un bon conseil :
« Beau sire Naimes, chevauchez tout près de moi.
« Quant au misérable qui vous a mis en cette détresse , il est mort ;
« Je lui ai mis mon épieu dans le corps.
« — Je vous crois, Sire, » répond le duc,
Voir V Éclaircissement III.
3435. Capelier s. C’était une petite plaque de fer que les chevaliers por-
taient sous le heaume et sous le capuchon de mailles pour mieux préserver leur crâne contre les coups d’épée.
« Se jo vif alques, mult grant prud i avreiz. »
3460 Pois, sunt justet par amur e par feid,
Ensembl’od els tel vint milie Franceis.
N’i ad celui n’i fierget e n’i capleit. Aoi
Li Amiralz chevalchet par le camp :
En sun puign tint sun grant espiet trenchant.
Si vait ferir le cunte Guineman,
3465 Guntre le coer li fruisset l’escut blanc ,
De sun osberc li derumpit les pans,
Les dous costez li deseivret des flancs ,
Que mort l’abat de sun cheval curant.
Pois, ad ocis Gebuin e Lorant,
3470 Richart le vieil, le seignur des Normans.
Paien escrient : « Preciuse est vaillant.
« Ferez, baruns, nus i avum guarant. » Aoi
Ki pois veïst les chevaliers d’Arabe ,
Cels d’Ociant e d’Argoilles e de Bascle !
3475 De lur espiez bien i fièrent e caplent ;
E li Franceis n’unt talent que s’en algent ;
Asez i moerent e des uns e des altres.
Entresqu’à 1’ vespre est mult fort la bataille :
Des francs baruns i ad mult grant damage.
3480 Doel i avrat enceis qu’ele departet. Agi
Mult bien i fièrent Franceis e Arrabit;
Fruissent cez hanstes e cez espiez furbiz.
Ki dune veïst cez escuz si malmis ,
Cez blancs osbercs ki dune oïst frémir,
3485 E cez escuz sur cez helmes cruissir ;
Cez chevaliers ki dune veïst caïr,
« Et, si je vis, vous serez bien payé d’un tel service. »
Lors, ils vont l’un près de l’autre par amour et par foi.
Vingt mille Français marchent avec eux ,
Qui , tous , donnent de rudes coups et se battent fièrement.
A travers la bataille chevauche l’Émir :
Qui tient en son poing son grand épieu tranchant.
Il se jette sur le comte Guinemant,
Contre le cœur lui fracasse l’écu blanc,
Met en pièces les pans du haubert,
Lui partage les côtes ,
Et l’abat mort de son cheval rapide.
L’Émir ensuite tue Gebouin, Laurent,
Et le vieux Richard, seigneur des Normands.
« La brave épée que Précieuse, » s’écrient alors les païens ;
« Nous avons là un puissant champion. Frappez, barons, frappez. »
Il fait beau voir les chevaliers païens ,
Ceux d’Occiant, ceux d’Argoilles et de Bascle Frapper dans la mêlée de beaux coups de lance ;
Mais les Français n’ont pas envie de leur céder le champ.
Il en meurt beaucoup des uns et des autres,
Et jusqu’au soir la bataille est très rude.
Les barons de France firent là de grandes pertes.
Que de douleurs encore avant la fin de la journée !
Français et Arabes frappent à qui mieux mieux ;
Le bois et l’acier fourbi des lances sont mis en pièces.
Ah ! qui eût vu tant d’écus en morceaux,
Qui eût entendu le heurt de ces blancs hauberts Et de ces heaumes qui grincent contre les boucliers;
Qui eût alors vu tomber tous ces chevaliers ,
E humes braire, cuntre tere mûrir,
De grant dulur li poüst suvenir.
Ceste bataille est mult fort à suffrir.
3490 Li Amiralz recleimet Apollin E Tervagan e Mahum altresi :
« Mi damne deu , jo vus ai mult servit,
« E voz ymagenes tûtes ferai d’or fin :
« Cuntre Cariun deignez me guaranlir . »
3495 As li devant un soen drut, Gemalfin,
Males nuveles li aportet e li dit :
« Baliganz, sire, mal estes hoi bailliz ,
« Perdut avez Malprime vostre filz,
« E Canabeus vostre frere est ocis.
3500 « A dous Franceis belement en avint :
« Li Emperere en est l’uns, ço m'est vis,
« Grant a le cors , bien resemblet marchis ;
« Blanche ad la barbe cume flur en avril. »
Li Amiralz en ad le helme enclin ,
3505 E, enaprès, si ’n embrunchet sun vis :
Si grant doel ad sempres quidat mûrir.
Si ’n apelat Jangleu l’ultre- marin. Aoi
CGLXXXI V
Dist P Amiralz : « Jangleus, venez avant.
« Vus estes pruz, vostre saveirs est granz,
3510 « Vostre cunseill ai otriet tuz tens.
« Que vus en semblet d’Arrabiz e de Francs, cc Se nus avrum la victorie de l’camp ? »
E cil respunt : « Morz estes , Baliganz.
« Ja vostre deu ne vus ierent guarant.
3515 ce Caries est fiers, e si hume vaillant :
« Une ne vi gent ki si fust cumbatant.
« Mais reclamez les baruns d’Ociant ,
« Turcs e Enfruns, Ârrabiz e Jaianz.
« Ço qu’ estre en deit ne Y alez demurant. Aoi
Et les hommes pousser des hurlements de douleur et mourir à terre,
Celui-là saurait ce que c’est qu’une grande douleur!
La bataille est rude à supporter,
Et l’Émir invoque Apollon,
Tervagan et Mahomet :
« Je vous ai bien servis, seigneurs mes dieux!
« Eh bien! je veux faire plus, et vous élèverai d’autres statues, tout en or fin ,
« Si vous me secourez contre Chartes . »
En ce moment Gémalfin, un ami de l’Émir, se présente à ses yeux;
Il lui apporte de mauvaises nouvelles, et lui dit :
« La journée est mauvaise pour vous, sire Baligant.
« Vous avez perdu Malprime, votre fils,
« Et l’on vous a tué Canabeu , votre frère.
« Deux Français ont eu l’heur de les vaincre;
« L’un d’eux, je pense, est l’Empereur :
« Il a le corps immense et tout l’air d’un marquis.
« Sa barbe est blanche comme fleur en avril. »
L’Émir alors baisse son heaume Et laisse tomber sa tête sur sa poitrine ;
Sa douleur est si grande, qu’il pense mourir sur l’heure...
Il appelle Jangleu d’outre-mer.
GCLXXXI V
« Ava&ôez , Jangleu , » dit l’Émir.
« Vous êtes preux, vous êtes de grand savoir,
« Et j’ai toujours suivi votre conseil.
« Eh bien! que vous semble des Arabes et des Français?
« Aurons -nous ou non la victoire?
« —Baligant, » répond Jangleu , « vous êtes un homme mort. « N’espérez point le salut dans vos dieux :
« Charles est fier, vaillants sont ses hommes,
« Et jamais je ne vis race mieux faite pour la bataille.
K Cependant appelez vos chevaliers d’Occiant ;
« Mettez en ligne Turcs et Entrons, Arabes et Géants,
« Et faites sans retard ce qu’il faut faire. »
3520 Li Amiralz ad sa barbe fors mise ,
Altresi blanche cume flur en espine :
Cument qu’il seit, ne s’i voelt celer mie,
Met à sa bûche une clere buisine ,
Sunet la cler, que si paien l’oïrent.
3525 Par tut le camp ses cumpaignes raliet.
Cil d’Ociant i braient e hennissent,
E cil d * Argoilles cume chien i glatissent.
Requièrent Francs par si grant estultie,
El’ plus espès si’s rumpent e partissent :
3530 A icest colp en jetent morz set milie. Aoi
Li quens Ogiers cuardise n’out unkes ;
Mieldre vassals jamais ne vestit brunie.
Quant de Franceis les eschieles vit rumpre ,
Si apelat Tierri le duc d’Argune ,
3535 Gefreid d’Anjou e Joceran le cunte,
Mult fièrement Carlun en araisunet :
« Yeez paiens, cum ocient voz humes!
« Ja Deu ne placet qu’el’ chief portez curune,
« S’or n’i ferez pur vengier vostre hunte ! »
3540 N’i ad icel ki un sul mot respundet :
Brochent ad ait, lur chevals laissent curre ;
Yunt les ferir là ù il les encuntrent. Aoi
Mult bien i fiert Carlemagnes li reis , Naimes li dux e Ogiers li Daneis ,
3545 Gefreiz d’Anjou ki l’enseigne teneit;
Mult par est pruz danz Ogiers li Daneis ; Puint le cheval, laisset curre ad espleit,
L’Émir a étalé sa barbe sur sa cuirasse ,
Sa barbe aussi blanche que fleur d’aubépine.
Quoi qu’il arrive, il ne se veut point cacher.
Il met à sa bouche une trompette claire,
Et clairement la sonne, si bien que ses païens l’entendent. Alors sur le champ de bataille il rallie toutes ses colonnes,
Et ceux d’Occiant de hennir et de braire ,
Et ceux d’Argoilles d’aboyer et de glapir comme des chiens , Puis, comme des fous furieux, ils cherchent les Français,
Se jettent au plus épais, rompent et coupent en deux l’armée de Charles ,
Et, du coup, jettent à terre sept mille morts.
Le comte Ogier ne sait ce qu’est la couardise :
Jamais meilleur soldat ne vêtit le haubert.
Quand il voit les colonnes françaises rompues et coupées,
11 appelle Thierry, le duc d’Argonne,
Geoffroi d’Anjou et le comte Joceran,
Et adresse à Charles ce fier discours :
« Voyez comme les païens vous tuent vos hommes, cc A Dieu ne plaise que vous portiez encore couronne au front, « Si vous ne frappez ici de rudes coups pour venger votre honte ! » Personne ne répond un mot , personne ;
Mais tous donnent avec fureur de l’éperon , et lâchent les rênes à leurs chevaux.
Partout où ils rencontrent les païens, ils vont les frapper... CCLXXXVII
Il frappe bien , le roi Charlemagne ;
Ils frappent bien, le duc Naimes et Ogier le Danois;
Il frappe bien, Geoffroi d’Anjou, qui porte l’enseigne royale; Mais quelle prouesse surtout que celle de monseigneur Ogier! Il pique son cheval, lui lâche les rênes,
Si fiert celui ki le Dragun teneit :
Craventet ambur en place devant sei 3550 E le Dragun e renseigne le Rei.
Baliganz veit sun gunfanun cadeir E l’estandart Mahummet remaneir;
Li Àmiralz alques s’en aperceit Que il ad tort e Carlemagnes dreit.
3555 Paien d’Arabe s'en cuntienent plus queit .
Li Emperere recleimet ses Français :
« Dites, baruns, pur Deu, si m’aidereiz. »
Respundent Franc : « Mar le demandereiz;
« Trestut seit fel ki n’i fierget ad espleit! » Agi
GCLXXXV1II
3560 Passet li jurz, si turnet à la vesprée.
Franc e paien i fièrent des espées.
Cil sunt vassal ki les oz ajustèrent,
Mais lur enseignes n’i unt mie ubliées.
Li Amiralz « Preciuse » ad criée ,
3565 Caries « Munjoie » l’enseigne renumée.
L’uns conoist l’altre as voiz haltes e cleres ;
En mi le camp ambdui s’entr’encuntrerent :
Si s’ vunt ferir, granz colps s’entredunerent De lur espiez en lur targes roées :
3570 Fraites les unt desuz cez bucles lées.
De lur osbercs les pans en desevrerent :
Dedenz les cors mie ne s’adeserent.
Rumpent cez cengles , e cez seles verserent :
Chiedent li rei , à terre s'en truverent;
3575 Isnelement sur lur piez relevèrent.
Mult vassalment unt traites les espées.
Ceste bataille nen iert mais desturnée :
Seinz hume mort ne poet estre achevée. Aoi
Et se jette sur le païen qui tient le Dragon ;
Si bien que sur place il écrase à la fois Le Dragon et l’enseigne de l’Émir.
Baligant voit ainsi tomber son gonfanon ;
11 voit l’étendard de Mahomet rester sans défense.
L’Émir commence à s’apercevoir
Que le droit est. du côté de Charles, que le tort est de son côté.
Et déjà voici les païens qui montrent moins d’ardeur.
Et l’Empereur d’appeler ses Français :
« Dites, barons, pour Dieu, m’aiderez-vous?
« — Le demander serait une injure, » répondent-ils.
« Maudit soit qui de tout cœur ne frappe ! »
Le jour passe , la vêprée s’avance;
Païens et Francs frappent de leurs épées.
Ceux qui rassemblèrent ces deux armées, Charles et Baligant, sont des vaillants.
Toutefois ils n’oublient pas leurs cris d’armes.
« Précieuse! » crie l’Émir.
« Monjoie!» réplique l’Empereur.
Ils se reconnaissent l’un l’autre à leurs voix claires et hautes; Au milieu meme du champ de bataille, tous deux se rencontrent. Ils se jettent l’un sur l’autre, et s’entre-donnent de grands coups.
Frappant de leurs épieux sur leurs écus à rosaces,
Ils les brisent au-dessous de la large boucle Et se déchirent les pans de leurs hauberts ;
Mais ils ne s’atteignent pas plus avant ;
Les sangles de leurs chevaux sont brisées et leurs selles renversées ;
Bref, les deux rois tombent, et les voilà par terre ;
Vite ils se relèvent , et les voici debout.
Très valeureusement ils tirent alors leurs épées.
Ce duel ne peut désormais finir,
11 ne peut s’achever sans mort d’homme.
Mult est vassals Caries de France dulce ;
3580 Li Amiralz il ne 1’ crient ne ne dutet :
< Mort as mun filz, disl Baliganz adunques, sc E mun païs à grant tort me calunges.
« Devien mis hum , en fieu te le rendrumes. » Cez lur espées tûtes nues i mustrent :
Sur cez escuz mult granz colps s’entredunent , Trenchent les quirs e cez fuz ki sunt duble ; Chiedent li clou , se peceient les bucles ;
3585 Pois fièrent il nud à nud sur lur brunies.
Des helmes clers li fous en escarbunet.
Ceste bataille ne poet remaneir unkes,
Jusque li uns sun tort i reconoisseL
Dist l’Amiralz : « Caries, kar te purpense;
3590 « Si pren cunseill que vers mei te repentes.
« Mort as mun filz par le mien escientre ;
« A mult grant tort mun païs me calenges.
« Devien mis hum , en fieu te le voeill rendre : « Vien me servir d’ici qu’en Oriente. »
3595 Caries respunt : « Mult grant viltet me semblet cc Pais ne amur ne dei à paien rendre.
« Receif la lei que Deus nus apresentet,
« Chrestientet , ejo t’ amerai sempres;
« Pois, serf e crei le Rei omnipotente. »
3600 Dist Baliganz : ce Malvais sermun cumences. » cc Mielz voeill mûrir de Tespée ki trenchet. »
Li Amiralz est mult de grant vertut :
Fiert Garlemagne sur l’helme d’acier brun ; Desur la teste li ad frait e fendut ;
3605 Met li l’espée sur les chevels menuz,
Il est vaillant le roi de douce France,
Mais l’Émir ne le craint ni ne le redoute.
« Tu as tué mon fils , » dit alors Baligant,
« Et fort injustement tu envahis ma terre ;
« Deviens mon homme, et je te la donne en fief. »
Tous deux ont à la main leurs épées toutes nues ,
Et s'en donnent de furieux coups sur leurs écus.
Ils en tranchent le cuir et le bois, qui cependant est double; Les clous en tombent, les boucles sont en pièces.
Alors ils se frappent nu à nu sur leurs hauberts;
Des heaumes clairs jaillit le feu.
Ce duel ne peut en rester là :
Il faut que l’un ou l’autre reconnaisse son tort.
« Réfléchis bien , Charles , » dit l’Émir,
« Et décide-toi à me demander pardon.
« Je sais que tu as tué mon fils ;
« Et fort injustement tu réclames ma terre :
« Deviens mon homme, et je te la donne en fief,
« Si tu veux être mon vassal depuis l’Espagne jusqu’en Orient, (t — Ce serait trop grande honte , » s'écrie Charles ;
« Je ne dois à un païen ni paix ni amour ;
« Reçois la loi que Dieu nous donne à croire ;
« Deviens chrétien, et sur l’heure je t’aimerai,
« Si tu crois, si tu sers le Roi omnipotent.
« — - Mauvaises paroles que tout cela, » dit Baligant.
« J’aime mieux mourir de l’épée qui tranche. »
L’Émir est d’une force terrible.
Il frappe Charlemagne sur le heaume d’acier brun ;
Il le lui fend et casse sur la tête.
L’épée du païen tranche les cheveux,
Prent de la carn grant pleine palme e plus : Iloec endreit remeint li os tut nuz.
Caries cancelet , pur poi qu’il n’est caüz,
Mais Deus ne voelt qu’il seit morz ne vencuz. 8610 Seinz Gabriel est repairiez à lui ;
Si li demande! : « Reis magnes, que fais -tu? »
CCXCÏI
Quant Caries oït la seinte voiz de l’angle,
Nen ad poür ne de mûrir dutance :
Repairet lui vigur e remembrance.
3615 Fiert l’Amiraill de l’espée de France :
L’helme li freint ù les gemmes reflambent, Trenchet la teste pur la cervele espandre,
E tut le vis tresqu’en la barbe blanche,
Que mort l’abat seinz nule recuvrance ;
3620 « Munjoie! » escriet pur la reconoisance.
A icest mot venuz i est dux Naimes,
Prent Tencendur, muntet i li reis magnes.
Paien s’en turnent, Deus voelt qu’il n’i remanient. Or, unt Franceis iço que il demandent.
CCXC1ÏI
3625 Paien s’en fuient, cum damnes Deus le voelt; Encalcent Franc e l’Emperere avoec.
Ço dist li Reis : « Seignurs, vengiez voz doels. « Si esclargiez voz talenz e voz coers ;
« Kar hoi matin vus vi plurer des oilz. »
3630 Respundent Franc : « Sire, ço nus estoet. » Cascuns i fiert tant granz coîps cum il poet; Poi s’en estoerstrent d’icels ki sunt iloec.
Agi.
Agi.
Aon
Et de la chair enlève un morceau plus large que la paume de la main ;
A cet endroit, l’os demeure tout nu.
Charles chancelle ; un peu plus il serait tombé :
Mais qu’il meure ou qu’il soit vaincu , c’est ce que Dieu ne permet pas.
Saint Gabriel descend de nouveau près de lui :
« Grand roi, » lui dit- il, « que fais -tu? »