‹ Chanson de RolandChapitre 17 sur 323 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

qu’une telle poésie. Cela coule de source , très naturellement et placidement. C’est une sorte d’improvisation dont la sincérité est vraiment incomparable. Nulle étude du « mot de la fin », ni de l’épithète, ni enfin de ce que les modernes appellent le style. Rien qui ressemble, même de très loin, aux procédés de Dante.

Notre épique, d’ailleurs, n’est pas un savant. Qu’il connaisse la Bible, j’y consens, et le miracle du soleil arrêté par Charlemagne ressemble trop à celui que Dieu fit pour Josué. Mais nous ne pouvons nous persuader qu’il ait jamais lu Virgile ou Homère. S’il est un trait qui rappelle dans son œuvre le Dulces moriens reminiscitur Argos , c’est une de ces rencontres qui attestent seulement la belle universalité de certains sentiments humains. L’épithète homérique est également un procédé commun à toutes les poésies qui commencent. On n’a pas remarqué (nous en donnerons ailleurs la raison) que cette épithète fleurit assez peu dans le Roland , et que, tout au contraire elle abonde dans nos poèmes postérieurs, où elle tourne à la formule. En revanche, il est, dans notre Chanson, certaines répétitions qui sont déjà consacrées par l’usage et, pour ainsi dire, classiques. Un ambassadeur, par exemple, ne manquera jamais de répéter mot pour mot le discours que son roi lui a dicté. C’est encore là un trait primitif et presque enfantin.

Tout est grave, du reste, en cette poésie d’enfant sublime 9 et le poète ne rit pas volontiers. Si par hasard le comique se montre, c’est un comique de garnison, ce sont des plaisanteries de caserne. Tel est l’épisode de Ganelon livré aux cuisiniers de Charlemagne, qui se jettent sur lui et le rouent de coups avec leurs gros poings. Sur ce, nos pères riaient à pleines dents, et j’avoue que ce rire n’était aucunement attique.

Malgré ces éclats grossiers, il y a dans le Roland une véritable uniformité de ton : c’est une œuvre une à tous égards. Certains critiques n’en conviennent pas. « Le poème, s’écrientils, devrait se terminer à la mort de Roland. » Nous ne saurions partager cet avis, et ils se sont étrangement trompés ceux qui, par amour de l’unité, ont supprimé, dans leurs traductions, tout l’épisode de Baligant, toute la grande bataille de Saragosse, voire le procès de Ganelon. En vérité, Roland est

xxxij

INTRODUCTION

une trilogie puissante. La trahison de Ganelon en est le premier acte; la mort de Roland en est la péripétie ou le nœud; le châtiment des traîtres en est le dénouement. Est -ce que le chef-d’œuvre de Racine serait un sans la scène où est racontée la mort d’Athalie?

Mais de la forme il faut passer au fond, et du style à l’idée.

Notre auteur n’est pas un théologien, et, s’il faut dire ici toute ma pensée, je ne crois même pas qu’il ait été clerc. Il ne sait guère que le catéchisme de son temps ; il a lu les vitraux ou les bas-reliefs des portails, et c’est par eux sans doute qu’il connaît les « Histoires » de l’Ancien Testament. Mais ce catéchisme, qu’il possède très profondément, vaut mieux que bien des subtilités, et même que bien des raisonnements. Roland est le premier des poèmes populaires, parvenus jusqu’à nous, qui ont été écrits dans le monde depuis l’avènement de Jésus- Christ. On peut juger par lui combien le Christianisme a agrandi la nature humaine, et jusqu’à quel point nous lui devons la dilatation de la Vérité dans le monde. L’unité d’un Dieu personnel est, pour l’auteur de notre vieille Épopée, le plus élémentaire de tous les dogmes. Dieu est, à ses yeux, tout-puissant, très saint, très juste, très bon, et le titre que nos héros lui donnent le plus souvent est celui de père . L’idée- de la Providence se fait jour dans tous les vers de notre poète, et il se représente Dieu comme penché sur le genre humain et écoutant volontiers les prières des hommes de bonne volonté. Sous le grand regard de ce Dieu qui veille à tout, la terre nous apparaît divisée en deux camps toujours armés, toujours aux aguets, toujours prêts à se dévorer : d’un côté, les chrétiens, qui sont les amis de Dieu ; de l’autre , les ennemis mortels de son nom , les païens. La vie ne paraît pas avoir d’autre but que cette lutte immortelle. La terre n’est qu’un champ de bataille où combattent, sans relâche et sans trêve, ceux que visitent les Anges, et ceux qui combattent à côté des Démons. Le Chef, le Sommet de la race chrétienne, c’est la France, c’est France la douce , avec son Empereur à la barbe fleurie. A la tête des Sarrasins marche l’émir de Babylone. Quand finira ce grand combat? Le poète ne nous le dit point; mais il est à croire que ce sera seulement après le Jugement suprême. L’existence humaine est une croisade. L’homme que conduisent ici -bas les Anges et

INTRODUCTION

Page 1