XL — LES REMANIEMENTS
Le jour vint où le Roland , tel que nous allons le publier, ne répondit plus aux besoins des intelligences. Le jour vint où le public, s’adressant à certains poètes de bonne volonté, leur montra notre vieille chanson, et leur dit : « Rajeunissez -la. »
Et ce jour fut celui-là même où l’assonance ne suffit plus aux auditeurs de nos Chansons de geste. Disons mieux : ce fut le jour où le Roland eut des lecteurs plutôt que des auditeurs. La rime alors dut s’emparer de toute ou de presque toute la dernière syllabe : la rime qui est une assonance perfectionnée, une assonance pour les yeux.
Voilà le point de départ de tous nos rajeunisseurs ; voilà la raison d’être et l’origine de tous les remaniements du Roland. Tout est sorti de la.
1 Ces Remaniements, que Ton connaît généralement sous le nom de RoncevauXj composent la seconde famille des manuscrits du Roland . = Il sont tous dérivés d’un prototype qui n’est point parvenu jusqu’à nous et qui se composait sans doute des éléments suivants ; « trois mille sept cents premiers vers, analogues à ceux d’Oxford et encore assonancés; un dénouement nouveau envers rimés, et qui se retrouve dans tous les rifacimenti, » = Les remaniements du Roland que nous possédons sont les suivants : a. Manuscrit de Paris, B. N., fr. 860, ancien 7227 6 ( seconde moitié du xiii® siècle). Il y manque environ les 80 premiers couplets. — b. Manuscrit de Versailles xm® s.; — 8,330 vers). Il est aujourd’hui à la Bibliothèque de Châteauroux, et il en existe une copie moderne à la B. N. (fr. 15,108). Après avoir fait partie de la Bibliothèque de Louis XVÎ, il fut acheté par le comte Germain Garnier. C’est celui dont s’est servi M. Bourdillon pour son édition critique. M. F. Michel a publié, dans la seconde édition de son Roland , la version de Paris complétée par les 80 premiers couplets de c^lle de Versailles. — c. Manuscrit de Venise (Bibliothèque Saint-Marc, manuscrits français, n<> vu. 138 folios, 8,880 vers; exécuté vers 1250). Le texte, qui n’est pas italianisé, se rapproche beaucoup de celui de Versailles: nous avons eu l’occasion d'y puiser queues bonnes variantes. — d. Manuscrit de Lyon (n° 964 xiv® s.). Les 84 premières laisses et l’épisode de Baligant y manquent. Dans le dernier couplet, on annonce « la guerre de Grifonel l’enfant i>. Ce texte n’a pas été suffisamment utilisé par M. Th. Millier, et nous nous en sommes souvent servi. — e. Fragments d’un manuscrit lorrain, 351 vers du xiii® siècle, publiés par Génin, Chanson de Roland , p. 491 et suiv. — f. Manuscrit de Cambridge (Trinity College, R. 3-32, xv« siècle), sur papier, mauvaise écriture. Les 17 premières strophes font défaut. Le dernier couplet, en vers de douze syllabes, nous montre les barons de Charles retournant dans leurs fiefs. ~ Ces Remaniements peuvent se diviser en trois familles : a. Paris, Lyon, Lorrain, b. Versailles, Venise VIL c. Cambridge. M. W. Fœrster se propose de les publier très prochainement in extenso. — Voyez plus loin (p. 398) le « Tableau de filiation » de ces différents textes.
INTRODUCTION
Dès que le plus ancien des remanieurs eut, pour la première fois, touché à une assonance du Roland dans le but de la transformer en rime, ce jour- là tout fut perdu. Cette seule modification en entraîna cent autres, et toute la physionomie de notre vieille épopée fut irrémédiablement changée.
Le premier travail du rajeunisseur porte sur le couplet épique. Il consiste à en changer toutes les assonances et à faire choix , pour les remplacer, d'un système de rimes.
Son second labeur a le vers pour objet. Il lui faut reprendre en sous-œuvre presque tous les vers de l'ancien couplet, et les refaire un à un pour leur donner la rime voulue. Longue, délicate et rude besogne!
Mais il n’est pas toujours aisé de remplacer un vers assonancé par un vers, par un seul vers rimé. Le remanieur, en ce cas, écrit deux vers, et même trois, au lieu d’un seul. C'est là son troisième travail et qui, comme les précédents, lui est commandé par une nécessité impérieuse L
Une fois en si beau chemin, le rajeunisseur ne s’arrête plus. Il se donne fort gratuitement une quatrième mission. Alors même qu’il n’y est aucunement contraint, il remplace un vers de l’original par deux ou trois vers de la copie 2, Hélas!
Il est à peine utile d’ajouter que notre remanieur, habitué à tant de privautés avec le texte original, n’hésite plus à changer tous les hémistiches qui lui déplaisent et tous les mots qui lui semblent vieillis. Mais ce cinquième travail ne semble pas avoir été le plus malaisé.
Désormais, plus de gêne. Les rajeunisseurs suppriment tels Ou tels couplets qu’ils jugent inutiles, ou en ajoutent tels ou
1 Voici par exemple, dans un couplet en on du Roland, voici ce vers : II li tranchai ier le destre puign (vers 2701). Le rajeuuisseur sent bien que les oreilles ou, plutôt, que les yeux de ses contemporains supporteraient difficilement le son uin dans une tirade en on. Que fait -il? Il cherche un équivalent en un seul vers , et ne le trouve pas. Alors il se résout , sans trop de peine , à écrire ces deux vers : Li cons Rollant, qi ait maleïçon, — De son braz destre li a fait un tronçon. {Roncevaux , texte de Versailles.)
2 L’auteur du Roland avait dit (v. 3200 ) : « Ço dist Malprimes : le colp vus en demant. » Le remanieur, sans aucune nécessité, écrit: « Ço dist MaU primes: » Mar doterez noiant. — Demeir» arez un eschac issi grant. — Ainf, Sarrazins n'ot onques tant vaillant ,* — De la bataille le premier colp demant. v [Roncevaux, texte de Versailles.) Cf. nos Épopées françaises , 2e édition, I pp. 441-443.
INTRODUCTION
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tels autres qui leur paraissent nécessaires. Ils intercalent certains épisodes de leur composition, et rédigent à nouveau certaines parties de l'ancien texte. Meme ils adoptent des vers d’une autre mesure, et voici que, dans l’épisode du procès de Ganelon, le vers alexandrin pénètre enfin dans notre Chanson, qui est décidément trop remaniée et mal rajeunie!.
Il ne reste plus qu’à modifier l’esprit général de nos vieux poèmes, et c’est à quoi nos remanieurs s’entendent merveilleusement. Dans la Chanson de Roland , telle qu’on la pourra lire tout à l’heure, c’était l’esprit du xi® siècle qui frémissait; dans nos rifacimenti, c’est celui du xni0. Les âmes y sont moins mâles. Tout s’alanguit, s’attiédit, s’effémine. La guerre n’est plus le seul mobile, ni la pensée unique. Le coup de lance, bien donné ou bien reçu, n’est plus le seul idéal. Ce n’est plus l’esprit des croisades populaires et enthousiastes comme le fut celle de 1096 : c’est le temps des croisades à moitié politiques et auxquelles il faut un peu contraindre les meilleurs barons chrétiens. Rome est moins aimée, et l’oriflamme de Saint -Denis fait un peu oublier l’enseigne de saint Pierre. Charlemagne est déjà loin ; Philippe le Bel approche. La Royauté, plus puissante, est cependant moins respectée.
1 La meilleure façon de donner une idée de ces Remaniements, c’est d’en citer un fragment. Voici les deux premières laisses du texte de Versailles : nous prions nos lecteurs de les comparer attentivement aux deux premières laisses de notre texte.
I. Challes îi rois à la barbe grifaigne — Sis anz toz plens a esté en Espaigne,
— Conquist la terre jusque la mer alteigne ; — En meint estor fut veüe s’enseigne; — Ne trove bore ne castel qu’il n’enpiaigne, — Ne*mur tant ant qu’à la terre n’enfraigne, — Fors Saragoze, au chief d’une montaigne : — Là est Marsille, qui la loi Deu n’en daigne; — Mahomet sert, mot fait folle gaaigne,
— Ne poit durer que Challes ne le taigne : — Car il n’a hom qu’à lui servir se taigne, — Fors Guenelon que il tint por engeigne. — Jamais n’ert jor que li rois ne s’en pie igné.
II. En Saragoze ert Marsille li ber; — Soz une olive se sist por déporter, — Environ lui si demeine et si per. — Sor un peron que il fist tôt lister — Monte li rois, si comence à parler : — « Oiez, signor, que je vos vel mostrer; — Corn a siliez-moi cornent porai esrer; — Desfendez -moi de honte et d'affoler. — Biec a a set anz, ne sont mie à paser, — Li Empereres, c’on puet tant redoter,— « En cest pals entra por conquister. — Ars a mes hors, mes terres fait gaster; « — Cité n’avons qui vers lui peust durer. — Mais à vous toz consel ve. « demander : — Par quel enging porai vers lui aler? » — Mal soit de cel qui ousast mot sonner, — Ne qui levassent son seignor conseiller, — Fors Blankandin. Cil ne se volt celer. — En tôt le mont, si com orez nomer, — N’en verel hom tant sage mesajer.,.
INTRODUCTION
La taille da grand Empereur est rapetissée : ce n’est plus m géant de quinze pieds qui domine tous les autres héros du poème et dont la gloire n’est pas effacée par celle même de Roland. Les subtilités d’une théologie médiocre remplacent les élans vigoureux d’une piété militaire. L’auteur se fait voir davantage dans ces œuvres trop personnelles. Plus de proportions; point de style, avec plus de prétentions. Des formules, des chevilles, et, comme nous le dirions aujourd'hui, des « clichés » insupportables. Ces Remaniements, nous les abandonnons volontiers à ceux qui nous accusent de trop aimer notre vieille poésie religieuse et nationale. De ces œuvres de rhéteurs ennuyeux, la Patrie et Dieu sont absents. Nous ne descendrons pas à les admirer U
Xll. — LA GLOIRE
Roland est un des héros dont la gloire a été le plus œcuménique, et il n’est peut-être pas de popularité égale à sa popularité.
Roland a été célèbre en Allemagne. Vers le milieu du xn® siècle, un curé allemand, du nom de Conrad, — il était de la Bavière ou de la Souabe, — se mit à traduire en latin d’abord, puis en vers allemands, notre épopée nationale, notre vieille chanson. La traduction est des plus exactes, avec une tournure plus cléricale ou pius mystique que dans l’original français. C’est le Ruolandes-Liet, et nous ne pouvons oublier, en le lisant, que le jour où les Allemands voulurent un chant populaire sur Charlemagne, ils furent obligés de l’emprunter à
1 Les Remaniements ne sont pas cependant la forme la plus méprisable qu’ait reçue la legende de Roland. Après avoir médiocrement inspiré Philippe Mousket, en sa Chronique rimée , au xm« siècle, et Girard d’Amiens, eu son Charte magne , au commencement du siècle suivant, cette très glorieuse et très antique légende fut, six fois au moins, mise en prose : dans Galien (xv« siècle); dans les Conquestes de Charlemagne, de David Aubert (1458); dans Morgant le Géant, imitation du Morgante Maggiore, de Pulci (1519); dans 1 e Charlemagne et Anseis du manusciit de l’Arsenal, anc. B. L. F 214 (xv« siècle); dans le Fierabras de 1478 et dans la Cunqueste du grant roi Charlemagne des Espaignes , qui en est une nouvelle forme ( 1498, etc.), et enfin dans les Guérin de Alontglave incunables. Ces deux derniers romans et le Galien ont pénétré dans la « Bibliothèque bleue », et c’est par eux que Roland est, encore aujourd'hui, connu dans nos campagnes.
INTRODUCTION