‹ Chanson de RolandChapitre 39 sur 323 · Atgier (cf. v. 2075). L’éty · texte numérisé non relu

Atgier (cf. v. 2075). L’éty

« Et d’Apollon, dont nous observons la loi.

« Nous avons fait votre message à Charles.

« Il a levé ses deux mains vers le ciel,

« A rendu grâces à son Dieu, et point n’a fait d’autre réponse ; « Mais il vous envoie un de ses nobles barons,

« Qui est un très puissant homme de France.

« C’est par lui que vous saurez si vous aurez la paix ou non.

« — Qu’il parle, » dit Marsile ; « nous l’écouterons, »

Ganelon, cependant, prend son temps pour réfléchir Et commence à parler avec un grand art,

Comme celui qui très bien le sait faire :

« Salut, » dit-il au Roi, ce salut au nom de Dieu,

« De Dieu le glorieux que nous devons adorer.

« Voici ce que vous mande Charlemagne le baron :

« Vous recevrez la sainte loi chrétienne,

« Et Charles vous daignera laisser en fief la moitié de l’Espagne. « L'autre moitié sera pour Roland, le baron .

« (L’orgueilleux compagnon que vous aurez là!)

« Si vous ne voulez point de cet accord ,

« Sous Saragosse il ira mettre le siège :

« Vous serez pris , vous serez garrotté de force ,

« Et l’on vous conduira à Aix, siège de l’Empire, cc Un jugement y finira vos jours,

« Et vous y mourrez dans la vilenie, dans la honte. »

Le roi Marsile fut alors tout saisi de frémissement :

Il tenait à la main une flèche empennée d’or ;

Il en veut frapper Ganelon ; mais par bonheur on le retient.

mologie de ce mot est anglo-saxonne :

ategar est le nom du javelot saxon, et l’on ne trouve , en réalité , ce mot que dans des textes d’origine anglaise.

(Florent de Worcbester; Guillaume de Malmesbury, De gest. Angl., cap. xn ; Hoveden. Cf. le Gloss, anglo-saxon de Somner; Halliwell, au mot Alger e, et surtout Ducange au mot Ategar.) Le texte de Florent de 'VYorchester est des plus précieux i&In manu sinistra

clypewn mm umbonibus aureis et davis deauratis; in dextera lanceam auream quæ lingua Ànglorum hategar nuncupatur. » C’est tout à fait notre atgier ki d’or fut empenez. — Cette étymologie est des plus importantes :

comme ce mot n’a jamais été usité qu’en Angleterre, il semble raisonnable de conclure que le poème où il se trouve a été écrit en Angleterre.

Li reis Marsilies ad la culur muée,

De sun atgier ad la hanste crollée.

Quant le vit Guenes, mist la main à l’espée Cuntre dous deiz Lad de l1 fuerre gelée;

445 Si li ad dit : « Mult estes bele e clere;

« Tant vus avrai en curt à rei portée,

« Ja ne V dirat de France F Emperere « Que jo suis moerge en l’estrange cuntrée;

« Einz vus avrunt li meillur cumperée. »

450 Dient paien : « Desfaimes la meslée. » Aoi.

Tant li preièrent li meillur Sarrazin Qu’el’ faldestoel s’est Marsilies asis.

Dist l’Àlgalifes : « Mal nus avez baillit,

« Que le Franceis asmastes à ferir;

455 « Vus 1’ doüssiez esculter e oïr.

« — Sire , » dist Guenes , « me Y envient à sufïrir a « Jo ne lerreie, pur tut l’or que Deus fist,

« Pur tut l’aveir ki seit en cest païs ,

« Que ne li die, se tant ai de leisir 460 « Que Carlemagnes, li reis poësteïfs, cc Par mei li mandet sun mortel enemi. s Afublez est d’un mantel sabelin ,

Ki fut cuverz d’un pâlie alexandrin :

Getet 1’ à tere , si 1’ receit Blancandrins ;

465 Mais de s’espée ne volt mie guerpir,

En sun puign destre par l’orie punt la tint.

Dient paien : « Noble barun ad ci ! » Aoi,

465. Espèe, L’épée, qui est l’arme chevaleresque par excellence , présente quatre parties : 1° la lame, qui est à gouttière; 2° le Tielz ou les « quillons», lesquels sont droits ou recourbés vers la pointe; 3° la poignée, qui est grêle et étroite; 4° le pommeau, qui

Le roi Marsîle a changé de couleur Et brandit dans sa main le bois de la flèche.

Ganelon le voit, met la main à son épée, ^

Et en tire du fourreau la longueur de deux doigts :

« Épée, » lui dit-il, « vous êtes claire et belle.

« Tant que je vous porterai à la cour de ce roi,

« L’Empereur de France ne dira pas « Que je serai mort tout seul au pays étranger.

« Mais, avant ma mort, les meilleurs vous auront payée de leur sang.

« — Défaisons la mêlée, » s’écrient les Sarrasins,

Les meilleurs des païens ont tant prié Marsile,

Que sur son trône il s’est enfin rassis.

Et le Calife : « Vous nous mettiez, » dit-il, « en vilain cas,

« Quand vous vouliez frapper le Français.

« 11 fallait l’écouter et l’entendre.

« — Sire, » dit Ganelon, « je veux bien souffrir cet affront : ■*«£-

cc Mais onques je ne consentirais, pour tout l’or que Dieu fît, c Ni pour tous les trésors qui sont en ce pays,

« A ne pas dire, si l’on m’en laisse le loisir,

« Le message que Charles, le roi très puissant,

« Vous mande à vous, son ennemi mortel. »

Ganelon était vêtu d’un manteau de zibeline,

Couvert de soie d’Alexandrie.

Il le jette à terre, et Blancandrin le reçoit;

Mais, quant à son épée, point ne la veut quitter :

En son poing droit la tient par le pommeau d’or.

« Voilà, » disent les païens, « voilà un noble baron ! »

est creux et sert de reliquaire. = Voir notre Éclaircissement III, sur le costume de guerre, et les figures ci-contre, d’après cinq sceaux des xie-xn« siècles.

Envers le Rei s’est Guenes aproismiez,

Si li ad dit : « A tort vus curuciez ;

470 « Kar ço vus mandet Caries ki France tient, ce Que recevez la lei de chrestiens ;

« Demi Espaigne vus durrat il en fiet;

« L’altre meitiet avrat Rollanz sis niés :

« Mult i avrez orgoilius parçunier.

475 « Se ceste acorde ne vulez otrier,

« En Sarraguce vus viendrat asegier ;

« Par poestet serez pris e liez ,

« Menez serez tut dreit ad Ai s le siet :

« Vus n’i avrez palefreid ne destrier,

480 « Ne mul ne mule que poissiez chevalchier.

« Getez serez sur un malvais sumier; ce Par jugement iloec perdrez le chief.

« Nostre Emperere vus enveiet cest brief. » El’ destre puing l’ad livret à Y paien.

485 Marsilies sout asez d'art e de livre,

Escoler fut de la loi païeni me.

Freint le seel, getet en ad la cire,

Guardet à Y brief, vit la raisun escrite : Pluret des oüz , sa blanche barbe tiret,

En piez se drecet, à halle voiz s’escriet : ce Oez , seignurs, cum mortel estullie.

ce Caries me mandet, ki France ad en baillie « Que me remembre de la sue grant ire; 490 « Ç’ est de Basan e sun frere Basilie, cc Dunt pris les chiefs as puis de Halioïe.

« Se de mun cors voeill aquiter la vie, cc Tost li envei mun uncle, PAlgalife, cc Kar altrement ne m’amerat il mie. b N’i ad paien ki un sut mot en diet.

495 Après parlât sis filz envers Marsilie,

Ganelon s’est approché du Roi :

« Vous vous emportez à tort, » lui a-t-il dit.

« Celui qui tient la France, Charlemagne vous mande « Que vous ayez à recevoir la loi chrétienne,

« Et il vous donnera en fief la moitié de l’Espagne.

« Quant à l’autre moitié, .elle est pour son neveu Roland.

« (L’orgueilleux compagnon que vous aurez là!)

« Si vous ne voulez accepter cet accord ,

« Charles viendra vous assiéger dans Saragosse.

« Vous serez pris, vous serez garrotté de force,

« Et mené droit à Aix, siège de l’Empire.

« Pour vous pas de destrier ni de palefroi ;

« Pas de mulet ni de mule où l’on vous laisse chevaucher.

« On vous jettera sur un méchant cheval de charge;

« Et un jugement vous condamnera à perdre la tête.

« Voici la lettre que vous envoie notre Empereur. » il la remet au païen , dans le poing droit.

Marsile était savant , était lettré ,

Et avait été aux écoles de la toi 'païenne.

Il brise le sceau, il en fait cheoir la cire,

Jette un regard sur la lettre, et voit tout ce qui y est écrit : Il pleure des yeux , tire sa barbe blanche ,

Se lève , et , d'une voix retentissante :

* Écoutez , seigneurs , quelle folie .

« Celui qui a la France en son pouvoir, Charles, me mande « De me souvenir de la colère et de la grande douleur ;

« C’est-à-dire de Basan et de son frère Basile,

« Dont j’ai pris les têtes aux monts de Haltoïe. a Si je veux racheter la vie de mon corps ,

« Il me faut lui envoyer le Calife, mon oncle,

« Autrement il ne m’aimera plus. »

Pas un païen n'ose dire un seul mot,

Et seul, après Marsile, son fils prend la parole :

E dist à P Rei : « Guenes ad dit folie.

« Tant vus ad dit nen est dreiz que plus vivet « Livrez le mei , j’ en ferai la justise. »

Quant Voit Guenes, l’espée en ad brandie ;

500 Yait s’apuier suz le pin à la tige.

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