LE FERMIER ET LES CHIENS
Un gros fermier qu'on appelait Martin, Riche en troupeaux, de commerce facile.
Près de Paris avait son domicile.
Plus que de droit le sexe féminin Le gouvernait et quelquefois le vin; A cela près, c'était un honnête homme.
Tel qu'à Paris, à Vienne ou dedans Rome On n'en eût pu rencontrer de meilleur.
Douze grands chiens, des méchants la terreur, De la maison gardaient les avenues :
Pour s'y glisser il n'était point d'issues Dont les détours ne leur fussent connus; A chaque instant ils y faisaient la ronde, Un guet bien sûr et des cris assidus.
Cela déplut, non au propriétaire,
I. Fable politique relative à la suppression des Parle ■ ments par le chancelier Maupeou.
Année Ijy2. 24,9
Mais aux valets, mais à la basse-cour :
Tous ces gens-là n'aiment pas le grand jour
Ni l'œil du chef, ni rien qui les éclaire.
Le premier plan fut de forcer les chiens
A tout souffrir, à tout voir sans rien dire ;
Pour cet effet ils prirent les moyens
Que l'industrie en pareil cas inspire :
On les flatta d'abord pour réussir;
Mais, ne tirant de là nul avantage.
On crut devoir au bâton recourir,
Et tous les jours on en faisait usage.
Un vieux valet, d'une inflexible humeur,
Les assommait dès que sa fantaisie
Ne contenait à son gré leur furie;
Il redoublait, quand, mordant le voleur
Qu'il honorait de toute sa faveur,
Ils caressaient l'honnête homme et le sage
Qui du fermier conservait l'héritage.
Comme l'on vit qu'on ne pouvait gagner
Des surveillants d'un pareil caractère,
Auprès du maître, afin de s'en défaire,
On résolut de les calomnier.
Ce n'était pas une besogne aisée :
Dans la maison était un intendant
D'une vertu rigide et consommée^ •
Qui parlait d'eux avantageusement :
Non, disait-il, on ne peut pas connaître
De meilleurs chiens. Heureux cent fois le maître
I L'auteur veut parler ici du duc de Choiseul.
230 Clairambault-Maurepas.
Qui réunit pour garder la maison
Des surveillants d'une étoffe pareille ;
Ils sont braillards, mais toujours la raison
Conduit leurs dents et dirige leur veille ;
L'homme intrigant, le larron, l'assassin
Tentent en vain d'échapper à leur vue :
Si vous vivez, respectable Martin,
C'est à leurs cris que la gloire en est due. —
On peut juger qu'avec un protecteur
Si généreux, et si bon connaisseur,
On n'avait pas à craindre pour la vie
De ces bons chiens. Aussi, pour l'écarter.
On fit un jour ce que la calomnie
A de plus noir, ce que peut inventer
L'âme aux forfaits la plus déterminée.
Ce n'est pas tout : une prostituée,
Dont le fermier adorait les appas.
Qui l'endormait tous les soirs dans ses bras,.
Pour l'écraser se mit de la partiel
Pendant un temps le fermier chancela,
Mais la manoeuvre était trop bien ourdie :
De la maison un soir on le chassa
Avec éclat, avec ignominie.
Certain maraud, esprit vil et rampant ^