‹ Chansonnier historique du 18e siècle [recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autre vers satiriques et historiques] publié avec introd., commentaire, notes et index (volume 3)Chapitre 23 sur 192 · FASTE DE SAMUEL BERNARD · texte numérisé non relu

FASTE DE SAMUEL BERNARD

Qu'a Chantilly Condé fasse fracas,

Et que dans un point d'importance Eclate sa magnificence, Cela ne me surprend pas.

Mais que Bernard en seigneur tranche, ordonne, Que pour un contrat sa maison Devienne un palais de Bourbon Illuminé jusqu'au fronton2, Voilà ce qui m'étonne.

1. Samuel Bernard, l'un des plus célèbres banquiers du XVIIIe siècle, avait acquis sous le ministère de Chamillard, et à l'époque du Système, une immense fortune. A diverses reprises il prêta de l'argent au gouvernement, aussi fut-il anobli et créé chevalier. Sa fortune lui permit de faire contracter aux membres de sa famille de brillantes alliances.

2. Lors du mariage de M. Mole, président à mortier, avec Bonne-Félicité Bernard, fille du financier et de sa seconde femme, M11/ de Saint-Chamans. Le Mercure de France d'octobre 1733 nous a conservé la description de la fête qui fut donnée à cette occasion.

vi. 6

02 C l airambaul t-Alaurepas.

Que mon quartier soit bordé de soldats Et que du Roi la garde fière, De Paris fasse une barrière, Cela ne me surprend pas.

Mais que Bernard pour ses filles se donne Un petit air de souverain; Que le guet lui prête la main, Et qu'il me coupe le chemin, Voilà ce qui m'étonne.

Que Charpentier, Danguy 1 dans les repas, Désirés pour leurs gentillesses, Fassent le plaisir des altesses, Cela ne me surprend pas. Mais qu'au bourgeois ce couple s'abandonne Et que sans crainte des brocards, De la table de nos Césars Il passe à celle des Bernards, Voilà ce qui m'étonne.

Que de festons, d'emblèmes délicats Consacrés aux faits héroïques, Villars tapisse ses portiques, Cela ne me surprend pas.

Mais que Bernard, qu'aucun exploit couronne, Dont jamais il ne fut mention, Me présente ses actions,

i. Deux parfaits joueurs de musettes et de vielles. (M.

Jnnée ij33. 63

Et qu'il use d'inscriptions, Voilà ce qui m'étonne 1.

Que prévenu contre nos opéras, Par un trait qui le canonise Servandoni 2 serve l'Eglise, Cela ne me surprend pas.

Mais que sitôt son remords l'abandonne, Et qu'à Bernard courant soudain, Il remette pour son festin ■ Un saint portail au lendemain, Voilà ce qui m'étonne.

Que tout lésine, et qu'à peine ici-bas, Le Seigneur dans son sanctuaire Ait une lampe qui l'éclairé, Cela ne me surprend pas.

Mais pour Bernard qu'on tinte ou carillonne,

1. Marais disait plaisamment, en parlant de Samuel Bernard : « Il devrait bien payer quelque historien pour faire son histoire ; il ne manque plus que cela à son orgueil ; il y aurait bien quelques petits chapitres anecdotes et obscurs, mais quel est le héros qui n'a point de taches ? » 1 Corresp. avec Boukier.)

2. Jean-Nicolas Servandoni, peintre-architecte de Florence (1695-1766), était venu se fixer à Paris, où il devint premier peintre de l'Académie royale de musique. En 1733, il renonça à ces fonctions profanes pour se consacrer à la construction du portail de Saint-Sulpice, dont la première pierre avait été posée le 11 mars. Dans le Salon de 1765, Diderot, parlant de Servandoni qui avait exposé deux petits tableaux de ruines, le qualifiait de « grand machiniste, grand architecte, bon peintre et sublime décorateur ■>•>.

64 Clair a m b aul t-AIaurepas.

Et que pour ce petit monsieur, Plus respecté qu'un cordon bleu, On mette Saint-Eustache en feu ', Voilà ce qui m'étonne.

O temps ! ô mœurs ! ô siècle déréglé ! On voit se dégrader les plus nobles familles : Lamoignon 2, Mirepoix, Mole,

1. M. de Lamoignon, président à mortier, et le marquis de Mirepoix de la maison de Levis-Ventadour, avaient épousé les deux filles du président Bernard de Rieux, fils de Samuel Bernard. Le financier avait donné à chacune de ses petites-filles huit cent mille livres de dot.

2. « Il y a eu une fête superbe dans la maison de Bernard. On a fait élever en bois un grand salon dans le jardin, qui était orné de peintures, de glaces, de lustres. On dit que cette décoration a coûté trente-cinq mille livres. Il y a eu concert l'après-midi de tout ce qu'il y a de plus habile à Paris. Il y avait une table en fer à cheval pour soixante couverts qui a été servie magnifiquement avec beaucoup d'ordre. Il y a eu des dames. Après minuit, on s'est rendu à Saint-Eustache pour la cérémonie. L'église était ornée de même. Il y avait six cents bougies tant en lustres que girandoles et bras ; cent hommes du guet au

portail, et des suisses Tout ce grand fracas et cette dépense

excessive ne laissent pas que d'indisposer le public et avec raison. Les noces des princes n'ont rien de semblable. On dit même, par plaisanterie, qu'on a retenu le modèle de la salle pour servir un jour au mariage de Msr le Dauphin. Il est certain que cela est impertinent dans la personne du fils d'un peintre qui a fait trois fortes banqueroutes. Cela a donné lieu à des chansons et à des vers qui ne font pas honneur aux alliés de la famille Bernard. » [Journ. de Barbier?)

Année Ij33. 65

De Bernard épousent les filles, Et sont les receleurs du bien qu'il a volé.

Page 1