‹ Chansonnier historique du XVIIIe siècle (volume 5)Chapitre 22 sur 76 · LOUIX XIV AUX ENFERS · texte numérisé non relu

LOUIX XIV AUX ENFERS

Sur les bords de FAchéron, L'invincible monarque Criait fièrement à Caron :

Hé I qu'on prépare la barque.

Ne parlez pas si haut, Bourbon, La faridondaine, la faridondon, Ici vous serez obéi, biribi, A la i&çon de Barbari, mon ami. .

Votre nom m'est assez connu, '

Dit le pilote sombre, Entrez, votre tour est venu.

Je vais passer votre ombre; Venez-vous combattre Pluton ?

Parlez, vous serez obéi, biribi.

Était-ce votre intention De laisser à la France, Avec la Constitution, Le repos, l'abondance?

Pauvre Louis, ah I voyez donc Comme vous avez réussi, biribi.

Oses-tu bien railler un roi?

Dit Louis en colère.

Année 1715. 33

Qui, quoique mort, donne la loi Aux deux bouts de la terre.

Jy règne dans les cœurs, dit-on, La faridondaine, la faridondon, Caron lui dit : Tout comme ici, biribi, A la façon de Barbari, mon ami.

LA SCARONNADE

Je suis, de par le Dieu Pluton, • Vers toi député, moi, Scarron *.

Notre beau basané monarque Vient d'être instruit par une Parque De ta venue en ce canton, Et cette carogne, dit-on.

I. Poète satirique (1610-1660), créateur du genre burlesque en France. De ses nombreux ou^ages oii connaît surtout le Roman comique et le Virgile travesti; ses plus beaux vers sont ceux qu'il composa pour son épitaphe :

Celuy qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d*envie, Et souffrit mille fois la mort ÂTant que de perdre la Tie.

Passant, ne fds icy de bruit Et garde bien qu'il ne s'éveille, Car Yoicy la première nuit Que le pauTre Scarron sommeille.

9^ Clairambauit''Maurepas.

Fut celle qui fit la filasse De ta trop durable carcasse. Enfin les bords de l'Achéron Te possèdent, maître Bourbon.

Parbleu, tu ne te pressais guère De vouloir dénicher de terre; Tu ne voulais de requiem Qu'à l'âge de Mathusalem ; Tu ne voulais quitter ton trône Non plus que ta vieille matrone; Et quoique tu fusses réduit A n'avoir ni sou ni crédit, Quoique ton peuple, à la besace, Te maudît et toute ta race, filâmant tes vices, tes excès.

Ta confiance en Desmarets, Ton Pontchartrain, cette pécore *, Voisin *, ton chancelier encore.

Ton Esculape de nabot.

Et Pelletier, ce fier sot •; En un mot tout ton ministère;

1. Jérôme Phélippeaux, comte de Pontchartrain (1674- 1747), secrétaire d'État, fils du chancelier Louis Phéhppeaux et père du célèbre Maurepas. II était renommé pour son hiuieur désagréable. (Cf. ; p. 120.)

2. Daniel-François Voisin (1655-1717), secrétaire d'Etat de la guerre en 1709 et chancelier en 17 14. Il ne connut jamais, suivant l'expression de Voltaire, que l'autorité du roi et de M"* de Maintenon.

3. Claude Le Pelletier (1630-1711), contrôleur général des finances, à la mort de Colbert.

Annie 1715. 3c

Ta fureur de iaire la guerre, Ton luxe avec ton peu de foi.

En voulant tout avoir pour toi, Grênant même ta conscience Par une Êule complaisance A récompenser un flatteur Qu'approuvait ton noir directeur; Ne gouvernant plus par toi-même, Laissant Tautorité suprême Entre les mains d'une guenon, Je veux dire la Maintenon.

Tu la connais !... oh I oh I la garce?

Ne va pas faire la grimace.

Dans ce climat d'obscurité On dit toujours la vérité ; Et dans ce ténébreux empire Un Scarron est autant qu'un Sire.

Vraiment nous avons un bon roi ; Trois juges font ici la loi, Eaque, Minos, Rhadamante; Ils ont une charge éminente, Et jugent en dernier ressort Tous ceux que leur envoie la mort.

Lorsque tu régnais à baguette.

Et qu'en te faisant la courbette.

Je présentais des vers vernis Ou quelques autres pots pourris, J'encensais ta sotte figure; Et ma femme, ta créature, T'a par ma foi souvent donné

36 Clairambault'Maurepas.

De mon encensoir par le nez; Elle a si bien Bût, la vilaine, Qu'elle était prête d'être reine; Sans ton Conti, sans ton Dauphin, Elle le devenait enfin.

Jen ^ ri avec la Dauphine Dans la maison de Proserpine, Où j'ai trouvé le grand Colbert *.

A propos de cet homme vert, On dit que ce royaume sombre Porte du respect à son ombre, Et qu'il travaille.avec Plutus A nos infernaux revenus.

Un jour que j'étais à sa suite. Me promenant près du Cocyte, Il me dit d'un ton goguenard, Esprit Scarron, défunt cornard.

Il me revient qu'en notre France Tout va tomber en décadence; Que mon neveu, le contrôleur*, Devient de plus en plus voleur; Qu'avec un nombre de canailles II impose tailles sur tailles, «

1. Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), l'un des plus grands ministres de l'ancienne monarchie. Il ne dut son avancement qu'à son mérite, rétablit Tordre dans les finances dilapidées par Mazarin,et fut le protecteur du commerce, de l'agriculture et de tous les arts.

2. Nicolas Desmarets, neveu de Colbert, avait succédé en 1708 à Chamillart, comme contrôleur général des finances.

Année ijiS. 37

Mille abominables détours

Qu'il sait inventer tous les jours ;

Qu'il peut espérer la potence

Si jamais vient une vengeance,

Car je sais de très bonne part

Que dans un complot, lui dquzième,

A réussi pour le dixième *,

Lequel a mis sur le grabat

Tous les sujets du pauvre Etat.

Depuis que, sans miséricorde.

Avec gens de sac et de corde

•Que le public nomme intendants ;

Des maltôtiers et des traitants.

Il a su mettre dans sa bourse

L'argent du public sans ressource.

Et réduit aux derniers abois

Tout le pauvre peuple français.

Je t'en dirais bien davantage,

Mais mon devoir ailleurs m'engage.

J'en sais bien plus présentement

Que n'en marque mon testament*.

De plus un tel discours t'ennuie.

Et ta face en paraît rougie.

Mais ne parlons plus de Colbert, •

1. L'impôt du dixième (établi en 17 10 et supprimé en 1718) se percevait sur tous les biens-fonds, charges, emplois et commissions d'épée, de robe et de finances, ainsi que sur les rentes de THôtel de Ville.

2. Allusion au Testament politique de Colhert, ouvrage apocryphe composé par Sandras de Courtilz.

jS Clairambault^Maurepas.

Et parcourons un peu l'enfer.

Vois-tu là, dans Tardente braise, Ton pauvre directeur La Chaise *, Pour t'avoir remis tant de fois Le crime favori des rois.

Peut-être serait-il un ange Sans la guimpe de Fohtange*, Sans ta marquise de Biran^, Sans ta futile Montespan , Et sans ta prude La Vallière*, Il n'aurait pas chaud le bon père.

Enfin son sort est arrêté :

Il ne boira jamais de thé.

Connais-tu bien ce fantôme

1. Le P. de la Chaise, jésuite (1624- 1709), confesseur du roi. On cite une belle parole de Louis XIV à son endroit : «Je lui disais, quelquefois, vous êtes trop doux. — Ce n'est pas moi qui suis trop doux , me répondait-il , c'est vous, sire, qui êtes trop dur.» Son successeur, Le Tellier, le fit regretter.

2. Marie-Angélique Scoraille de Roussille, duchesse de Fontanges (1621-1686). Son éclatante beauté inspira une vive passion à Louis XIV.

3. M"" de Laval , fille d'honneur de la Dauphine , fut mariée par Louis XIV avec M. de Roquelaure,mafquis de Biran , qui à cette occasion fut créé duc à brevet. « On prétend, dit M™'' de Caylus, qu'elle avait plu au roi; je ne sais ce qui en est. » Saint-Simon , moins circonspect , afiirme que Louis XIV était fort épris d'elle.

4. ■ Françoise-Louise de la Baume Le Blanc, duchesse de La Vallière (1644-1710), fiUè d'honneur de la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, et maîtresse de Louis XIV, passa les trente-six dernières années de sa vie aux Carmélites, dans les pratiques de la plus rigoureuse piété. Elle avait eu du roi deux enfants qui furent légitimés.

Année

Qui fut jadis ton économe, Ton grippe-sou, ton fin matois?

Cest ton brûle-maison Louvois *; Il est entre les Euménides, Exécutrices fort rigides De la Vengeance des humains.

De son bras de fer, de ses mains Chacune tour à/ tour l'étrille; L'une le bat, l'autre l'houspille.

Tant mieux I il Ta bien mérite Pour t'avoir sans cesse excité A toujours soutenir la guerre, Et à troubler toute la terre, A traiter comme des goujats Toijs les nobles de tes États*.

Et bien, feu Louis, que t'en semble?

Viens et suis-moi au petit train.

1. François-Miôhel Le Tellier, marquis de Louvois (1639-1691), secrétaire d'État de la guerre en 1666, déploya dans ces fonctions la plus haute capacité, et ses réformes militaires eurent pour résultat de donner à nos armées une grande supériorité. Mais l'influence extrême qu'il avait prise sur Louis XIV, lui permit d'engager le roi dans une succession de guerres qui , prospères d'abord , devaient aboutir à des revers désastreux. A ce point de vue l'on a pu dire avec raison qu'il fut le mauvais génie du roi,

2. L'historien Vittorio Siri l'appelle le plus grand et le plus brutal des commis. Il établit dans l'armée l'ordre du tableau qui réglait l'avancement des officiers d'après leur ancienneté. Cette mesure désastreuse pour la noblesse , jusqu'alors en possession de toutes les dignités militaires, eut pour résultat de pousser en avant les roturiers qui végétaient auparavant dans les emplois subalternes.

40 Clairambault-Maurepas,

Je vais te montrer Mazarin ; Connais-toi dans cette Éminence.

Il est avec son Excellence Monseigneur le consul Minos, Qui parle de toi, mon héros.

Ce juge sévère et habile Est des plus sujets à la bile, Et les nièces du cardinal ^ Font ici souvent bacchanaL Ils ont su tous deux ta venue, C'est la cause de Tentrevue Du Toscan et du sénateur; Ils sont tous deux bien en chaleur.

Je sais, par longue expérience, Que le premier prend ta défense.

Et ce subtil Italien Te prône pour homme de bien.

Il dit qu'étant sous sa conduite.

Il a, bien mieux qu'aucun jésuite.

Réglé tes inclinations Par ses sages instructions.

S'il a commis quelque bassesse.

Dit-il, ce n'est que par faiblesse Et par les conseils séducteurs

I. Mazarin avait sept nièces : deux d'entre elles, Olympe etMarie Mancini avaient inspiré de l'affection à Louis XIV, celle-ci fut peut-être même devenue sa femme sans les obstacles apportés par le cardinal à ce mariage. Oljrmpe épousa le prince Eugène de Savoie-Carignan, et hxX. la mère du plus redoutable adversaire du Grand-Roi.

Annie ijiS. 41

De tous ses ministres flatteurs.

Je sais qu'il aimait la justice

Et surtout la bonne police,

Et que pour le bien des mortels

Il a défendu les duels.

Par une sainte fantaisie

Il a purgé de Thérésie

Ses États, plus il établit

De quoi payer maint bel esprit,

Item maintes académies

De tous arts amplement fournies ;

Encor fit-il des bâtiments

Pour tous les guerriers indigents : «

C'est là que le pauvre invalide

Le reste de ses jours réside.

De plus, par un chaste désir,

Le monastère de Saint-Cyr,

Pour empêcher maint demoiselle

De s'instruire à la bagatelle;

Et si dans sa belle saison

Avait d'époux démangeaison,

Alors la dame fondatrice

Cherchait à pourvoir sa novice ;

Et mon Louis, toujours dévot

(Après en avoir pris son lot),

Pour l'acquit de sa conscience.

Lui donnait homme de finance.

Voilà mot pour mot ses caquets.

Pour soutenir tes intérêts.

Nous verrons bientôt si ton juge

42 Clairamhault-Maurepas.

Approuvera tout ce grabuge.

En attendant ton jugement, Prépare bien ton argument; Il te faut soutenir ta thèse Sans conte bleu et sans fadaise ; Céans on ne fait pas sa cour Par l'éloquence et par détour. • Quoique ce pays soit des songes, On n'y souffre pas de mensonges.

On dit tout franc, par ci, par là.

J'ai fait ceci, j'ai fait cela.

Je m'en repens au fond de l'âme.

Mais gare une éternelle flamme Et le sort fatal d'Ixion^ Malgré ton absolution.

LES

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