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LE BON AMI

Est-il votre ami, ce bourgeois prospère, Ce joyeux Gaspard, ce bon compagnon, Sans profession, ni mari, ni père, Venu par hasard comme un champignon?

On ne dira pas qu'il est sans famille : Un chacun, de lui réclame un morceau.

Sa parenté gauche en tous lieux fourmille; 11 a plusieurs lits, faute d'un berceaur

On ne dira pas qu'il est égoïste ; Il vit seulement pour et par autrui.

De tous ses amis il a fait la liste; 11 s'occupe d'eux pour penser à lui.

Il les considère à son point de vue, Souhaitant à tous un bien infini ; Que leur table soit amplement pourvue; Que soit leur gousset noblement garni!

Pour eux, chaque soir, il fait ses prières : Que votre faveur ne les quitte pas; Et de leur chemin écartez les pierres, Puisque mes souliers entrent dans leurs pas

Mou Dieu, prolongez leur vie éphémère; Ma reconnaissance ici les défend.

Us ont tous pour moi le cœur d'une mère ; Laissez-les veiller sur leur cher enfant.

Car, lorsque Godard, mon vieux camarade, Devra me quitter, tout bas je me dis : Où dîneras-tu, cœur triste et malade, Tous les mercredis et les vendredis?

Et, lorsque Karnac, l'ami de Bretagne, Partira de là pour monter au ciel.

Où trouveras-tu la verte campagne, Le cidre du cru, le lait et le miel"?

Mon ami Robin a le diabète ;

Sa perte est prochaine; il est à deux doigts. ,

Il ne pourra plus augmenter ma dette,

Ni revoir jamais ce que je lui dois-

Chez l'ami Bertrand la fièvre est latente ; Dans quel triste état le docteur Ta mis! Ah! puisse sa veuve être bien portante. Et puissent leurs fils rester mes amis!

Et l'ami Rigaud, surnommé Bon-Zigue, Quand il partira, quel autre nigaud Me fera gagner ma vie au bésigue?

Mon Dieu, prolongez mon ami Rigaud 1

Conservez Durand, mon ami d'enfance, Durand le bretleur; vous savez pourquoi ;

"Si je recevais quelque grave offense, C'est lui qui voudrait se battre pour moi.

Gardez-moi toujours ce franc imbécile, Ce Colas qui fait valoir mon esprit :

Quand il est présent, j'ai le mot facile, Et, grâce à nous deux, tout le monde rit.

Et mon vieux cousin, le curé Permesse, Qu'il vive longtemps pour mon plus grand bien! Quand je suis chez lai, je vais à la messe; C'est mon seul moment d'être un peu chrétien.

Veillez sur eux tous, mon Père Céleste; Dans mon intérêt, prolongez leurs jours; Donnez-leur l'argent, la chance et le reste, Gardez-les surtout des autres amours.

Ainsi tous les soirs il plaide leur cause : Les autres d'abord, et lui le dernier. Il a tout prévu, hormis une chose.

C'est qu'il pourrait bien partir le premier.

Mais non, il vivra, ce bourgeois prospère, Ce joyeux Gaspard, ce bon compagnon, Sans profession, ni mari, ni père, Venu par ha.sard comme un champignon.

336 CHANSONS A DIRS

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