‹ Chansons choisies de BérangerChapitre 123 sur 227 · LE TOMBEAU DE MANUEL · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DE MANUEL

Tout est fini ; la foule se disperse ;

A son cercueil un peuple a dit adieu,

Et l'Amitié des larmes qu'elle verse

Ne fera plus confidence qu'à Dieu.

J'entends sur lui la terre qui retombe. 5

Hélas ! Français, vous l'allez oublier.

A vos enfants pour indiquer sa tombe, ) „ .

Prêtez secours au pauvre chansonnier, j

Je quête ici pour honorer les restes

D'un citoyen votre plus ferme appui. 10

J'eus le secret de ses vertus modestes :

Bras, tête et coeur, tout était peuple en lui

L'humble tombeau qui sied à sa dépouille

Est par nous tous un tribut à payer.

Près de sa fosse un ami s'agenouille : 1 5

Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Mon cœur lui doit ces soins pieux et tendres.

Voilà douze ans qu'en des jours désastreux,

Sur les débris de la patrie en cendres,

Nous nous étions rencontrés tous les deux. 20

Moi, je chantais ; lui, vétéran d'Arcole,

Sourit au luth vengeur d'un vieux laurier.

Grâce à vos dons, qu'un tombeau me console : Prêtez secours au pauvre chansonnier.

L'ambition n'effleurait point sa vie ; 25

Mais, même aux champs, rêvant un beau trépas, Il écoutait si la France asservie, En appelant, ne se réveillait pas.

Contre la mort j'aurais eu son courage, Quand sur son bras je pouvais m'appuyer. 30

Ma voix pour lui demande un peu d'ombrage : Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Contre un pouvoir qui de nous se sépare

Son éloquence a toujours combattu.

Ce n'était point la foudre qui s'égare ; 35

C'était un glaive aux mains de la Vertu.

De la tribune on l'arrache ; il en tombe

Entre les bras d'un peuple tout entier.

La haine est là ; défendons bien sa tombe :

Prêtez secours au pauvre chansonnier. 40

Tu l'oublias, peuple encor trop volage,

Sitôt qu'à l'ombre il goûta le repos.

Mais, noble esquif mis à sec sur la plage,

Il dut compter sur le retour des flots.

La seule mort troubla la solitude 45

Où mes chansons accouraient l'égayer.

Pour effacer quatre ans d'ingratitude,

Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Oui, qu'un tombeau témoigne de nos larmes.

Assistez-moi, vous pour qui j'ai chanté 50

Paix et concorde, au bruit sanglant des armes ;

Et sous le joug, espoir et liberté.

Payez mes chants doux à votre mémoire :

Je tends la main au plus humble denier.

De Manuel pour consacrer la gloire, 55

Prêtez secours au pauvre chansonnier.

LES DIX MILLE FRANCS La Force

Dix mille francs, dix mille francs d'amende !

Dieu ! quel loyer pour neuf mois de prison !

Le pain est cher et la misère est grande,

Et pour longtemps je dîne à la maison.

Cher président, n'en peut-on rien rabattre? 5

' Non, non, jeûnez, et vous et vos parents.

Pour fait d'outrage aux enfants d'Henri quatre,

De par le roi, payez dix mille francs.'

Je paierai donc ; mais, las ! que va-t-on faire

De cet argent que si bien j'emploierais? 10

D'un substitut sera-t-il le salaire?

D'un conseiller paiera-t-il les arrêts?

Déjà s'avance une main longue et sale :

C'est la police et ses comptes courants.

Quand sur ma muse on venge la morale, 15

Pour les mouchards comptons deux mille francs.

Moi-même ainsi partageant ma dépouille,

Sur mon budget portons les affamés.

Au pied du trône une harpe se rouille :

Bardes du sacre, êtes-vous enrhumés? 20

Chantez, messieurs, faites pondre la poule ;

Envahissez croix, titres, biens et rangs.

Dût-on encor briser la sainte ampoule,

Pour les flatteurs comptons deux mille francs.

Que de géants là-bas je vois paraître ! 25

Vieux ou nouveaux, tous nobles à cordons.

Fiers de servir, ils font au gré du maitre

Signes de croix, saluts ou rigodons.

A tout gâteau leur main fait large entaille ;

Car ils sont grands, même infiniment grands. 30

Ils nous feront une France à leur taille.

Pour ces laquais comptons trois mille francs.

Je vois briller chapes, mitres et crosses,

Chapeaux pourprés, vases d'argent et d'or,

Couvents, hôtels, valets, blasons, carrosses. 35

Ah ! saint Ignace a pillé le trésor.

De mes refrains l'un des siens qui le venge

Promet mon âme aux gouffres dévorants.

Déjà le diable a plumé mon bon ange.

Pour le clergé comptons trois mille francs. 40

Vérifions, la somme en vaut la peine :

Deux et deux, quatre ; et trois, sept ; et trois, dix.

C'est bien leur compte. Ah ! du moins La Fontaine

Sans rien payer fut exilé jadis.

Le fier Louis eût biffé la sentence 45

Qui m'appauvrit pour quelques vers trop francs.

Monsieur Loyal, délivrez-moi quittance.

Vive le roi ! voilà dix mille francs.

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