‹ Chansons choisiesChapitre 103 sur 155 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Cher Manuel, dans un autre âge, Aurais-je peint nos tristes jours?

Ton éloquence et ton courage Nous ont trouvés ingrats et sourds.

Mais pour la patrie Ta vertu brave et périls et dégoùis, Et plaint encor l'insensé qu'i s'écrie:

Enivrons-nous !

TREIZE A TABLB. 177

Treize k Table.

Air de Pré ville et Taconnef.

Dieu! mes amis, nous sommes treize à table, Et devant moi le sel est répandu.

Nombre l'alal ! présage épouvantable I La Mort accourt; je frissonne éperdu.

Elle apparaît, esprit, fée ou déesse, Mais, belle et jeune, elle sourit d'abord. De vos chansons ranimez l'allégresse; Non, mes amis, je ne crajns plus la Mort.

Bien qu'elle semble invitée à la fêle, Qu'elle ait aussi sa couronne de Heurs, Seul je la vois, seul je vois sur sa tête D'un arc-en-ciel resplendir les couleurs. Elle me montre une chaîne brisée, Et sur son sein un enfant qui s'endort. Calmez la soif de ma coupe épuisée; Non, mes amis, je ne crains plus la Mort.

,,Vois, me dit-elle, est-ce-moi qu'il faut craindre? ,, Fille du ciol, l'Espérance est ma sœur. ,, Dis-moi, l'esclave a-t-il droit de se plaindre „De qui l'arrache aux fers d'un oppresseur? „Ange déchu, je le rendrai les ailes „Dont, ici-bas, te dépouilla le sort." Enivrons-nous des baisers de nos belles; Non, mes amis, je ne crains plus la Mort.

178 TRfilZB A TABLE.

„Je reviendrai, poursuit-elle, et ton atne ,,lra franchir tous ces mondes flottants, „Toui cet azur, tous ces globes de flamme .,Que Dieu sema sur la roule du Temps. „Mais tant qu'au joug elle rampe asservie, ,, Goûte sans crainte un bonheur sans remord." Que le plaisir use en paix notre vie; Pion, mes amis, je ne crains plus la Mort.

Ma vision passe et fuit tout entière

Aux cris d'un chien, hurlant sur notre seuil.

Ah! l'homme en vain se rejette en arrière

Lorsque son pied sent le froid du cercueil.

Gais passagers, au flot inévitable

Livrons l'esquif qui doit conduire au porl. •

Si Dieu nous compte, ah! restons treize à table

Pion, mes amis, je ne crains plus la Mort.

I^afayette eii Amérique.

Air: Â soixante ans il ne faut pas remettre.

Républicains, quel cortège s'avance?

— Un vieux guerrier débarque parmi nous.

— Vient-il d'un roi vous jurer l'alliance?

— Il a des rois allumé le courroux.

— £st-il puissant? — Seul il franchit les ondes.

— Qu'a-t-il donc fait? — Il a brisé des fers. Gloire immortelle à l'homme des deux mondes! Jours de triomphe, éclairez l'univers!

LAFATfETTE EN AHKRIQUE. 179

Européen, partout, sur ce rivage,

Qui relenlit de joyeuses clameurs,

Ta vois régner, sans trouble et sans servage,

La paix, les lois, le travail et les mœurs.

Des opprimés ces bords sont le refuge:

La tyrannie a peuplé nos déserts.

L'homme et ses droits ont ici Dieu pour juge.

Jours de triomphe, éclairez l'univers!

Mais que de sang nous coûta ce bien-être! Nous succombions: Lafayelte accourut, Montra la France, eut Washington pour maître, Lutta, vainquit, et l'Anglais disparut.

Pour son pays, pour la liberté sainte, Il a depuis grandi dans les revers.

Des fers d'Olmutz nous effaçons l'empreinte. Jours de triomphe, éclairez l'univers!

Ce vieil ami que tant d'ivresse accueille, Par un héros ce héros adopté, Bénit jadis, à sa première feuille, L'arbre naissant de notre liberté.

Mais aujourd'hui que l'arbre et son feuillage Bravent en paix la foudre et les hivers, Il vient s'asseoir sous son fertile ombrage. Jours de triomphe, éclairez l'univers !

Autour de lui, vois nos chefs, vois nos sages, Nos vieux soldats, se rappellant ses traits; Vois tout un peuple et Ces tribus sauvages, ▲ son nom seul sortant de leurs forêts.

180 LAFAYETTB KN AMKRIQUE-

L'arbre sacré sur ce concours immense Forme un arbri de rameaux toujours verls : Les venls au loin porteront sa semence. Jours de trioraplie, éclairez l'univers I

L'Européen que frappent ces paroles.

Servit des rois, suivit des conquérants: L'n peuple esclave encensait ces idoles; In peuple libre a des honneurs plus grands. Ili'las! dit-il, et son œil sur les ondes Semble chercher des bords lointains et chers Que la vertu rapproche les deux mondes! Jours de triomphe, éclairez l'univers!

Maudit Prifiiteiikiis.

Air: Cest à mon maître en fart de plaire.

Je la voyais de ma fenêtre, A la sienne tout cet hiver; Nous nous aimions sans nous connaître; Nos baisers se croisaient dans l'air; Entre ces tilleuls sans feuillage, Nous regarder comblait nos jours.

Aux arbres tu rends leur ombrage, Maudit printemps! reviendras-tu toujours?

Il se perd dans leur' voûte obscure, Cet ange éclatant qui, là-bas,

MAUDIT rRINTBMPS, 181

M'apparut, jetant la pâture Aux oiseaux, un jour de frimas:

Ils l'appelaient, et leur manège Devint le signal des amours.

Kon , rien d'aussi beau que la neige!

Maudit printemps! reviendras-tu toujours?

Sans toi je la verrais encore Lorsqu'elle s'arrache au repos, Fratclie comme on nous peint l'Aurore Du Joui entr'ouvrant les rideaux.

Le soir encor je pourrais dire:

Mon étoile achève son cours ; Elle s'endort, sa lampe expire.

Maudit printemps! reviendras-tu toujours?

C'est l'hiver que mou cœur implore; Ah! je voudrais qu'on entendît Tinter sur la vitre sonore, Le grésil léger qui bondit.

Que me fait tout ton vieil empire, Tes fleurs, tes zéphyrs, les- longs jours? Je ne la verrai plus sourire.

Maudit printemps! reviendras-tu toujours?

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