LB VIN DE CHIPRE
Où la. beauté, de myrte couronnée.
Sous un ciel pur ravissait les mcrieW.
Kés dans le Nord, sous un vent de colëre, Figurons-nous ce ciel délicieux.
A le peupler Ihomrae a dû se complaire. Le vin de Chypre a créé tous les dieux.
Les yeux en l'air le bonhomme Hésiode Cherchait jadis des die;;x à noms ronllanls. Faute d'idée, il allait faire une ode; De Chypre arrive une outre aux larges flancs. Mon Grec s'enivre, et sur Pégase il grimpe Chaud du nectar qui pousse au merveilleux. L'outre était pleine; il en sort un Olympe. Le vin de Chypre a créé tous les dieux.
Aux déités, fables des vieux empires, Nous opposons des diables peu tentants; Des loups-garous, des goules, .des vampires, Du moyen-âge aimables passe-temps. Fi des damnés, des spectres et des tombes! Fi de l'horrible! il est contagieux.
Chauves-souris, faites place aux colombes. Le vin de Chypre a créé tous les dieux.
Anacréon, Ménandre, Eschyle, Honjère, Ont dans ce vin bu rimmorlalilé.
Ah! versez-m'en, et ma lyre éphémère Pour l'avenir peut-être aura chanté.
Non; mais, d'amours conduisant une troupe, Hébé pour moi quitte un moment les cieux;
LA PACVRR FBMUE.
En souriant elle remplit ma coupe.
Le vln^e Chypre a créé tous les dieuy.
li» Pauvre Feiitme*
Air de mon habit.
Il neige, il neige, et là, devant l'église,
Une vieille prie à genoux.
Sous ses haillons où s'engouffre la bise.
C'est du pain qu'elle attend de noua.
Seule, à tâtons, au parvis Noire-Dame,
Elle vient hiver comme été.
Elle est aveugle, hélas ! la pauvre femme.
Ah! faisons-lui la charité.
Savez-vous bien ce que fut cette vieille
Au teint hàvc, aux traits amaigris?
D'un grand spectacle autrefois la merveille.
Ses chants ravissaient tout Paris. Les jeunes gens, dans le rire ou les larmes,
S'exaltaient devant sa beauté.
Tous, ils ont dû des rêves à ses charmes.
Ah! faisons-lui la charité.
Combien de fois, s'éloignant du théâtre^ Au pas pressé de ses chevaux,
Elle entendit une foule idolâtre La poursuivre de ses bravos!
LA PAUVBE FRMMB. 277
Pour l'enlever au char qui la transporte,
Pour la rendre à la volupté, Que de livaux l'auendent à sa porte!
Ah! faisons-lui la charité.
Quand tous les arts lui tressaient des couronnes,
Qu'elle avait un pompeux séjour!
Que de cristaux, de bronzes, de colonnes !
Tributs de l'amour à l'amour.
Dans ses banquets, que de muses fidèles
Au vin de sa prospérité!
Tous les palais ont leufs nids d'hirondelles.
Ah! faisons-lui la charité.
Revers affreux! un jour la maladie
Éteint ses yeux, brise sa voix!
Et bientôt seule et pauvre elle mendie
Où, depuis vingt ans, je la vois.
Aucune main n'eut mieux l'art de répandre
Plus d'or, avec plus de bonté. Que celle main qu'elle hésite à nous tendre.
Ah! faisons-lui la charité.
Le froid redouble, ô douleur! ô misère!
Tous ses membres sont engourdis.
Ses doigts ont peine à tenir le rosaire
Qui l'eât fait sourire jadis.
Sous tant de maux, si son cœur tendre encore
Peut se nourrir de piété.
Pour qu'il ait foi dans le ciel qui'elle implore.
Ah! faisons-lui la charité.
278 LES QUATRE AGBf HISTORIQUES.
lies Qnatre Ages historicfiies*
Air: Â soixante ans il ne faut pas remettre.
Société, vieux et sombre édifice.
Ta chate, hélas! menace nos abris:
Tu vas crouler: point de flambeau qui puiss»
Guider la foule à travers tes débris!
Où courons-nous? quel sage, en proie au doute,
N'a sur son front vingk fois passé la main?
C'est aux soleils d'être sûrs de leur route:
Dieu leur a dit: Voilà votre chemin.
Mais le passé nous dévoile un mystère.
Au bonheur, oui, l'homme a droit d'aspirer; Par ses labeurs plus il étend la terre, Plus son cerveau grandit pour l'enserrer. En nation il vogue, nef immense, Semer, bâtir aux rivages du temps.
Où l'une échoue une autre recommence.
Dieu nous a dit: Peuples, je vous attendi.
An premier âge, âge de la famille, L'homme eut pour lois ses grossiers appétits. Groupes épars, sous des toits de charmille. Mâle et femelle abritaient leurs petits. Ligués bientôt, les fils, tribu croissante. Ont, dans un «camp, bravé tigres et loups. C'est au berceau la cité vagissante; Dieu dit': Mortels, j'aurai pitié de vous.
LE8 QCATRB AGES HISTeRIQUBâ. 279
Au second âge on chante la patrie, Arbre fécond, mais qui croît dans le sang. Tout peuple armé semble avoir sa furie Qui foule aux pieds le vaincu gémissant. A l'esclavage, eh quoi! l'on s'accoutume! Il corrompt tout; les tyrans se font dieux. Mais dans le ciel une lampe s'allume; Dieu dit alors: Humains, levez les yeux.
L'âge suivant, sur tant de mœurs contraires. Religieux, élève un seul autel.
Sois libre, esclave. Hommes, vous êtes frères. Comme ses rois le pauvre est immortel.
Sciences, lois, art^, commerce, industrie, Tout naît pour tous; les flots sont maîtrisés; La presse abat les murs de la pairie, Et Dieu nous dit : Peuples, fraternisez.
Hnmanilé, règne! voici ton âge Que nie en vain la voix des vieux échos. Déjà les vents au bord le plus sauvage De ta pensée ont semé quelques mois.
Paix au travail! paix au sol qu'il féconde! Que par l'amour les hommes soient unis; Plus près des cieux qu'ils replacent le monde; Que Dieu nous dise: Enfants, je vous bénis.
Du genre humain saluons la famille!
Mais qu'ai-je dit? pourquoi ce chant d'amour? Aux feux des camps le glaive encor scinlille; Dans l'ombre à peine on voit poindre te jour.
280 ADIEU, CHAKSONS!
Des nations aujourd'hui la première, France, ouvre-leur un plus large destia- Pour éveiller le monde à ta lumière, Dieu l'a dit: Brille, étoile du malin.
Adieu, Cliaiisous:
Air du Tailleur et la Fée, ou d'Agéline. Pour rojeunir les fleurs de mon trophée, Naguère cncor, tendre, docte ou railleur, J'allais chanter, quand m'apparul la fée Qui me berça chez le bon vieux tailleur. , , L'hiver, dit-elle, a soufflé sur ta télé: ,,Cherche un abri pour tes soirs longs et froids. *>ï'ngl 3ns de lutte ont épuisé ta voix jjQui n'a chanté qu'au bruil de la tempête." Adieu, chansons! mon front chauve esl ridé. L'oiseau se lait, l'aquilon a grondé.
„Ces jours sont loin, poursuit-elle, où ton ame „Comme un clavier modulait tous les airs; ,,0ù la gaîlé, vive et rapide flamme, „Au ciel obscur prodiguait ses éclairs.
„Plus rétréci l'horizon devient sombre.
„Des gais amis le long rire a cessé.
«Combien là-bas déjà t'ont devancé!
^Lisette même, hélas ! n'est plus qu'une ombre. Adieu, chansons! mon front chauve est ridé. L'oiseau se tait, l'aquilon a grondé.
ADTEU, chansons! 281
„Béni3 ton sort. Par toi la poésie
„A d'un grand peuple ému les derniers rangs.
„Le chant qui vole à l'oreille saisie,
jjSouflla tes vers même aux plus ignorants.
„Vos orateurs parlent à qui sait lire;
„Toi, conspirant tout haut contre les rois,
j,Tu marias, pour ameuter les voix,
„Des airs de vielle aux accents de la lyre."
Adieu, chansons! mon front chauve est ridé.
L'oiseau se tait, l'aquilon a grondé.
„Tes traits aigus lancés au trône même, ,,En retombant ausstôt ramassés, „De près, de loin, par le peuple qui l'aime, „Volaient en chœur jusqu'au but relancés. ,,Puis quand ce trône ose brandir son foudre, „De vieux fusils l'aballent en trois jours. „Pour tous les coups tirés dans son velours, „Combien ta muse a fabriqué de poudre!" Adieu, chansons! mon front chauve est ridé. L'oiseau se tait, l'aquilon a grondé.
„Ta part est belle à ces grandes journées,
„0ù du butin tu détournas les yeux.
„Leur souvenir, couronnant tes années,
„Te suffira, si tu sais être vieux.
„Aux jeunes gens racontes-en l'histoire;
„Guide leur nef; instruis-les de l'écueil ; ,Et de la France, un jour, font-ils l'orgueil, ,Va réchauffer ta vieillesse à leur gloire."
Adieu, chansons! mon front chauve est ridé.
L'oiseau se lait, l'aquilon a grondé.
282 ADIEU, chansons!
Ma' bonne fée, au seail du pauvre barde. Oui, vous sonnez la retraite à propos.
Pour compagnon, bientôt dans ma mansarde. J'aurai l'oubli, père et fils du repos. Mais à ma mort, témoins de notre lutte, De vieux Français se diront, l'œil mouillé: Au ciel, un soir, cette étoile a brillé; Dieu l'éteignit long-temps avant sa chute. Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé. L'oiseau se tait, l'aquilon a gronde.