LE CENSEUR
De mes refrains j'ai repoussé le livre ; Mais quand j'invoque et Thalie et sa sœur, Leur voix me crie: Ah! que Dieu nous délivre. Nous délivre au moins du censeur!
La liberté, nourrice du génie, Voit les beaux-arts pleurant sur son cercueil. Qui va d'un joug subir l'ignominie, A de son vers d'avance éteint l'orgueil. Réponds, Corneille, oserais-tu revivre?
Et loi, Molière, admirable penseur?
Non, dites-vous, ou que Dieu vous délivré. Vous délivre au moins du censeur!
Tu veux encor ravir le fea céleste.
Jeune homme, épris des lauriers les plus beaux, Quand la censure, à son rocher funeste. De ton génie a promis les lambeaux !
D'affreux vautours , que leur pâture enivre, Vont mutiler le noble ravisseur.
Fils de Japhet, ah! que Dieu le délivre. Te délivre au moins du censeur!
Avec Thalie, en satires féconde, Peignons nos grands, leurs valets, leurs rimeurs; Les vils ressorts qui font mouvoir le monde. Et la cour même envenimant nos mœurs.
Délateur, tremble! en scène il faut me suivre. JefTris *) en vain t'a pris pour assesseur.
*) Juge anglais devenu fameux pendant la restaoration des Stuarts, et dont le nom est un peu estropié ici par nécessité pour la mesure.