PRÉFACE
Un matin de l'hiver dernier, Marcel Legay vint me voir, s'assit au piano, et, sans autre préambule, en redingote à sous-pied, me chanta, de sa belle voix prenante, une demi-douzaine de chansons à la queue leu leu. Après quoi :
■ — Eh bien! fit-il. Qu'en dites-vous?
Comme je le comphmentais de la musique, où j'avais tout de suite reconnu et goûté sa touche large et populaire :
— Non, non, reprit-il, laissons cela. C'est des vers que je vous parle.
VIII Préface
— Parbleu ! répondis-je, ils sont d'un poète, d'un vrai, d'un bon.
— Et d'un jeune, ajouta-t-il. L'auteur n'a pas dix-neuf ans.
Puis, tirant de sa poche un manuscrit :
— Voilà toutes ses œuvres.
Je lus, et mon opinion se confirma. Les vers étaient bien, à mon estime, les vers d'un poète, d'un vrai, d'un bon.
— Vous le pensez réellement?
— Comme je vous le dis.
— Le lui diriez-vous à lui-même?
— Comme à vous.
— L'écririez-vous en tête de son livre quand il le publiera ?
— Sans aucun doute.
— Parfait! C'est entendu. Je compte sur votre préûice. Elle est promise, n'est-ce pas ?
Préface ix
Et, me serrant la main, Marcel Legay s'en alla ainsi qu'il était venu, en coup de vent.
Il y a huit jours, je reçus à Saint-Jacutde-la-Mer un paquet d'épreuves. C'était le volume d'André Barde, Chansons cruelles et Chansons douces. Sans surprise, tout à loisir, je relus, et mon opinion première ne changea point. Même, je savourai mieux la tenue du livre entier, à laquelle je n'avais pas pris garde tout d'abord : l'originalité des Chansons cruelles où, contrairement au poncif des romances, l'amant parle en bourreau et non en victime; la crânerie de ce pessimisme précoce qui ne s'attarde pas à sa férocité, et a le courage de vouloir guérir, et guérit en effet; la rare beauté d'allure propre à cette évolution psychologique très neuve; bref, toute la fleur de jeunesse épa-
X Préface
nouie en ce jeune, qui avait débuté dans la vie, comme tous les enfants du siècle, par le dégoût d'avance, et qui ne craignait pas de redevenir jeune, n'ayant pas encore dixneuf ans. Et je me dis :
— Bien sûr que je vais la lui faire, sa préface, et avec joie.
Une lettre de Marcel Legay accompagnait les épreuves et demandait la préface comme urgente. Je lui répondis, en toute sincérité, que je m'y mettais.
Le malheur est qu'ici on se croit toujours en état de se mettre à tout, et qu'en fin de compte on ne se met jamais à rien, sauf à la mer. Elle vous a pris, vous tient, ne vous lâche plus. A vivre prés d'elle, sur elle et en elle, les jours passent aussi vite que ses vagues. Cette semaine-ci, en particulier, le temps était bon pour la pêche. On part de
Préface XI
grand matin, on va tout là-bas, on afare aux maquériaiix et on croche les giiitans, on déjeune au large, on rentre à la brune soûl de grande brise; et du diable si on a envie, ou seulement loisir, de cracher du noir sur du blanc.
Et donc, au lieu d'écrire honnêtement la préface promise, j'étais encore là-bas aujourd'hui, à deux bonnes lieues de la terre où l'on écrit des préfaces, et je m'occupais, sans le moindre remords, à filer mes lignes, j'entends les vraies, les seules, celles au bout desquelles pend une amorce de lançon en vif argent.
Tout à coup, d'un bateau qui grand'larguait vers nous par le travers des Ebihens, un bêlement nous arrive.
— Hého! Hého!
— Qu'est-ce qu'ils nous veulent, ceux-
XII Préface
là? Ils vont jeter leur afare près de nous, alors, et nous voler nos maquereaux ?
Ainsi pensais-je, furieux.
Cependant le bateau s'approche, vire pour nous accoster; et de loin, un homme en redingote me crie :
— Je suis André Barde. J'arrive de Paris. Je viens chercher ma préface.
Quelques coups de godille, et il est installé à notre bord. C'est un tout jeune garçon, à mine de Parisien, quatre poils sous le nez et douze au menton, de jolis yeux francs, un parler alerte, l'air décidé, le cœur et l'esprit ne démentant pas l'air.
A preuve, n'est-ce pas, ce qu'il a fait là, si gentiment! A la maison, on lui avait dit que j'étais là-bas. Il a demandé sur le port, au premier pécheur rencontré, de l'y conduire, s'est embarqué, allant en mer pour
Préface xili
la première fois de sa vie, et, à deux lieues au large :
— Je viens chercher ma préface.
Ma foi! s'il y avait de l'encre et du papier entre les Ebihens et l'île Agot, j'aurais aimé à la lui écrire là, sa préface. Il est vrai que le bateau dansait dur pour revenir; mais tout de même j'aurais bien pu tracer les deux mots qui la résument, et dont l'apparente banalité eût été corrigée par l'originalité du pupitre :
— Bravo et merci !
Jean RICHEPIN
10 juillet 1895. — Saint- Jacut-de-la-Mer.