‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 35 sur 82 · LE 24 MAI · texte numérisé non relu

LE 24 MAI

Pauvres Français, déjà si minces, Votre malheur n'a plus d'égal.

Vous avez perdu deux provinces Et gardé votre maréchal !

REVERiE DU PROFESSEUR

Le long des ruisseaux pleins de cressonnières Quand j'allais ener au fond des ravins, Humant les parfums rustiques et sains Que jettent le soir les fleurs printanières ;

Quand je recherchais les recoins ombreux Pleins de solitude et pleins de silence, Regardant la fleur que le vent balance. Ou les mousses d'or dans un arbre creux ;

Quand je m'étendais dans les sillons d'orge, Heureux de sentir la chaleur du sol, Ecoutant la voix, épiant le vol Du chardonneret ou du rouge-gorge ;

Quand la lune au ciel me rendait rêveur. Couché sur un banc des heures entières,

Les yeux tout remplis de blanches lumières, L'haleine des nuits enivrant mon cœur,

Je n'étais pas, certes, aligneur de rimes, Ma cousine avait au moins quarante ans, J'ignorais encor qu'on fît des romans Et que minuit fût le moment des crimes.

Si l'on m'avait dit : Comprenez-vous bien Les grands mots profonds que dit la Nature, La chanson des blés et de la verdure?... Certes, j'aurais dit : Je n'y comprends rien!

Si l'on m'avait dit : Parfum, brise, étoile. Tout conjugue en grand le doux verbe aimer. C'est Eros vainqueur qui vient animer L'éternelle Isis couverte d'un voile.

Avec un regard d'écolier mutin.

J'aurais dit : Encore un maître d'étude, Qui des contresens ayant l'habitude De chaque rayon fait un vers latin.

^yIaintenant, hélas ! que la robe noire Pendant sur mon dos, déteint sur mon cœur. Et qu'autour de moi ma voix de docteur Répand comme un doux parfum d'écritoire ;

Que mon front d'enfant, vite racoini, Porte six cents ans de Littérature, Et qu'on m'a dépeint la grande nature En cent mille vers sur papier jauni ;

Oh! j'ai maintenant le don d'analyse :

J'entends sous l'azur des cieux embrasés Très distinctement passer des baisers Vers le quinze avril dans la molle brise.

Je sais ce que dit l'Etoile au Lac bleu, Et pourquoi sont faits les tapis de mousse, Et je ne puis voir une fleur qui pousse, Sans dire avec âme : Oh ! merci, mon Dieu !

Je comprends très bien l'infini des choses, La nature immense et l'homme petit, Et l'abîme sombre où tout s'engloutit, Floraison des cœurs et rêves des roses.

J'ouvre le matin mon âme à l'espoir,

A midi précis ma tête s'incline.

Je suis grave et triste à l'heure où l'on dîne.

Et désespéré quand tombe le soir.

Je mets, quand je vais dans le « frais bocage », Un vers de Tibulle en chaque (c réduit )), Et trouve Lucrèce assez bien traduit.

Par la plaine calme et le mont sauvage.

Oh ! oui ! voyez-vous, je suis très pédant,

J'ai sondé les cieux et scruté la terre.

Je lis couramment dans le grand mystère.

Je suis homme enfin. — Mon cœur cependant

Vous regrette encor, heures buissonnières,

Où sans rien comprendre et sans rien savoir,

Ivre de grand air je courais le soir

Le long des ruisseaux pleins de cressonnières.

Juillet 1874.

qui m'avait demandé de lui traduire un passage d'Ovide.

(j3rt d'aimer. Livre ÎII.)

« J'aimais les romans à vingt ans

A présent je n'ai plus le temps

Le cœur est froid, l'esprit avare :

J'y veux voir moins loin, mais plus claii

Je me console de Werther

Avec la reine de Navarre. î>

(A. de Musset.)

Vous vous penchez sur mon épaule :

« Quel est ce livre? L'Art d'Aimer...

Ah ! vous repassez votre rôle :

Quand comptez-vous le déclamer ?

Tiens ! C'est du latin ! A votre âge. Aller chercher au Latium Les petits secrets de ménage Décrits en langue de pensum ! »

— « Eh ! pourquoi non ? Vous, si jolie. Vous qui riez de ma folie D'un air si fier et si mutin.

Et si cruel, je suis certain

Qu'autrefois vous fûtes Délie,

Là-bas, dans le pays latin.

Et puis, j'ai le droit, plus qu'un autre,

De lire ou d'épeler tout bas,

A mon âge, dans ces fatras ;

Car on y parle un peu du vôtre. »

— « Vraiment ! )) — a Oui. Balzac a bien cru Avoir inventé la trentaine ;

Mais, dans un style un peu plus cru,

Ovide chante même antienne ;

Et dans la Grand'Ville romaine

La femme sut avoir trente ans,

Et même sept fois cinq printemps,

Aussi bien qu'aux bords de la Seine. »

— « Mais ce latin n'est pas si sot ! »

— (( Comment donc ! Il est à la mode. »

— (( Pourrait-on. . . entre nous. . . ? — (( Tout haut ! La chose n'est pas très commode.

Ce n'est pas manque de clarté ;

Le texte a de vives lumières ;

Mais ce vieux latin si vanté

Brave parfois l'honnêteté.

C'est peut-être qu'il n'y croit guère, »

— « Ah ! fil ! quelle méchanceté ! Mais enfin, on peut bien comprendre... »

— « Sans avoir l'air de s'en douter ? Vraiment oui et c'est le bien prendre : S'il est défendu d'écouter.

Il n'est pas défendu d'entendre.

Ils disent donc ces vers maudits...

C'est pour moi que je les traduis,

Pour égayer ma solitude...

Que l'amour veut un peu d'étude ;

Que le naturel le plus beau.

Le plus rare, le plus nouveau,

La vocation la plus sûre.

L'inspiration la plus pure,

En un mot le génie inné.

N'est rien s'il n'est pas couronné

Par ce je ne sais quoi d'aimable.

De mesuré, de convenable.

De raffiné, de délectable,

J'ai presque dit de confortable.

Que l'expérience a donné.

C'est à cette noble science

Que l'on doit abandon, gaîté.

Bonne humeur, cordialité.

Parfaite réciprocité.

Constante bonne volonté,

Et (traduisons en conscience)

Adorable variété.

Ce gage assuré de constance. »

(( Oh ! la voix qui tremble et se meurt, Les grands yeux noyés de langueur.

Les bras lassés, l'haleine humide.

Ces regards sans fin confondus, Ces plaisirs repris, suspendus...

Mais, tout beau ! ma plume intrépide ! Je crois que j'en mets un peu plus Que n'en a mis le bon Ovide. ))

(( Enfin pour finir ce morceau, Qui certes en vaut bien la peine.

Précisons... Non! plus de tableau.

Précisons cet âge si beau, Si cher à la Vénus romaine Où l'amour voulut ramasser Tout son éclat et tout son lustre.

Ovide le fait commencer Juste après le septième lustre.

Juste après ? Tout juste ? Mais oui. L'auteur met les points sur les i ; Je ne suis pour rien dans l'afi^aire.

Mais, d'ailleurs, je suis trop d'accord Avec lui sur cette matière Pour songer à lui donner tort. »

a Et maintenant, allez, s'écrie Notre judicieux auteur, Allez vous barbouiller de lie, Et d'un vin nouveau sans saveur Troubler votre sotte insom.nie.

Mais à moi qu'on me verse un vin Qu'ait pâli de nombreux automnes ,*

Qui chasse à jamais de mon sem Noire humeur, soucis monotones ; Qui me caresse doucement Et m'enivre moelleusement, Comme en un lit jonché de roses, Et qui sans jamais s'épuiser, Glisse en un éternel baiser A travers mes lèvres mi-closes ! »

— « Eh ! bien ! c'est joli tout cela ! Mes compliments au vieux poète ! »

— (( Quoi ! Madame, vous étiez là ? »

— « Oui. Mais tout le temps fort distraite. »

— « Je le crois, vous étiez très loin. Du reste, il n'était pas besoin, Vraiment, de prendre tant de soin Pour expliquer chose si claire.

En quatre mots voici l'affaire :

Il est un âge (doux mystère) Que l'amour exprès semble faire Pour nous séduire et nous charmer.

Où la femme sait l'art d'aimer Sans avoir perdu l'art de plaire, »

Octobre 1874.

LE POETE

Ouf j'ai monté mes cinq étages!

C'est toute une affaire à présent.

Ah ! je vieillis et les rouages Ne fonctionnent plus aisément.

Ma lampe, mon fauteuil, Homère, Mes pantoufles. — Bon ! c'est assez.

— Ah ! qu'on est bien dans un voltaire, Au coin û'un bon feu, solitaire, Reposant ses membres lassés.

Et berçant sa pensée errante A la voix confuse et charmante Poluphlosboio thalassès...

Ah ! mais, je m'endors, ma parole !

Ce que c'est que de nous ! Jadis, J'aurais lu jusqu'à du Nicole, Sans sentir mes yeux alourdis.

Faisons un tour dans notre chambre.

Mon Dieu, que je m'ennuie ici.

C'est un triste mois que Décembre, Un triste feu qu'un feu noirci.

Un triste nez qu'un nez transi.

Un triste cœur qu'un cœur durci.

Et j'ai tout cela, Dieu merci !

Ah ! quelle vague inquiétude, Quels dégoûts! Et comme l'étude Pèse lourde à ma solitude Qu'autrefois elle délassait.

On dirait que tout m'abandonne, je suis seul ; ma lampe charbonne, A ma pendule minuit sonne...

Allons-nous faire du Musset ?

Oui, ma foi ! j'ai cru reconnaître Une douce petite voix Qui chantait près de ma fenêtre Un de nos refrains d'autrefois...

LA MUSE

La main dans la main, sous les treilles mûres,

Allons deux à deux, Aux joyeux propos mêlant les murmures

Des baisers joyeux.

LE POETE

Serait-ce toi, ma pauvre Muse ?

Ah ! tu choisis bien ton moment.

Entre, parbleu, si ça t'amuse.

Mais tu peux prendre un autre amant.

Il est bien loin, le gai poète.

L'enfant rêveur, espiègle et fou, Dont tu berçais la brune tête Soir et matin sur ton genou.

Reviens le voir. Il prend du ventre.

Ne rêve plus, bâille souvent, Et va s'endormir à ton chant.

Ainsi qu'un député du Centre Qui digère un amendement.

LA MUSE

Ami, pourquoi ris-tu d'un rire de notaire,

En me voyant rentrer dans le doux sanctuaire

D'oii s'envolaient hier tes rêves de vingt ans ?

Ne suis-je plus la sœur, ne suis-je plus l'amie,

Celle que l'on appelle aux jours où l'on s'ennuie,

La chaste visiteuse aux beaux bras caressants ?

N'ai-je pas, comme hier, un doux et frais sourire.

Les yeux pleins de promesse et le coeur plein d'espoir ?

no CHANSONS D UN PASSANT

Ah ! ne t'en cache pas ! quoi que tu puisses dire, Je le sais, vieil enfant, tu m'attendais ce soir. Tu m'attendais ce soir quand tu pris l'Iliade, Le livre radieux de mon premier amant.

Tu m'attendais ce soir par cette nuit maussade Pour réchauffer ton cœur à mon rayonnement, Et quand tu sentirais s'envoler ta jeunesse, Et ton front plus pensif s'assombrir quelquefois, N'ai-je pas pour chaque âge une nouvelle ivresse. Et pour le vieillard même une plus douce voix ? Et quand nous vieillirions ainsi, là, sœur et frère. Epaule contre épaule et les yeux dans les yeux. Loin des lecteurs du Siècle et des buveurs de bière, Les pieds sur les chenets et l'âme dans les cieux. Dans tes désirs naïfs, dans tes vœux téméraires. As-tu rêvé jamais un sort qui fût plus beau ? Connais-tu chant plus doux pour bercer ta misère Et sentier plus fleuri pour descendre au tombeau ?

LE POETE

Ah ! chère enfant tendre et plaintive,

C'est bien toi qui viens de parler ;

C'est bien ta parole naïve

Qui veut encor me consoler.

C'est bien toi qui crois que sur terre,

îl nous suffit pour être heureux

De galoper sur la chimère

Dans le pays des songe-creux.

Je l'ai cru, tu le sais, pauvrette.

Je l'ai cru, quand j'avais vingt ans.

J'ai juré sur ma folle tête.

Qu'en mon cœur je te ferais fête

Jusques à mon dernier printemps.

Hélas ! où sont les vieilles lunes

Qu'alors je collectionnais.

Et les vierges blondes et brunes

Que j'accommodais en sonnets ?

Il est un temps pour ces folies :

Mais, quand vient la saison des pluies,

On quitte le jardin mouillé ;

On se confine, porte close,

Et l'on ne cherche plus la rose

Sur le tronc noir et dépouillé.

LA MUSE

Eh ! qu'im.porte vraiment ou qu'il neige ou qu'il pleuve ?

Le cœur se glace-t-il aux premiers cheveux blancs ?

Et m.e faut-il déjà prendre l'habit de veuve

Parce que mon poète est veuf de ses vingt ans ?

Ta poésie à toi c'était donc ta jeunesse.

D'un beau matin d'été la fugitive ivresse

Et le premier frisson dont tressaillent les sens ?

Certes, je sais sourire à vos amours frivoles,

Soutenir de la main leur pas timide encor,

Et leur prêtant parfois mes divines paroles,

Sur ces beaux enfants nus jeter mon manteau d'or.

Mais quand ils t'ont trahi me juger infidèle.

Croire quand ils sont morts que je meure avec eux,

Avoir tant de mépris pour la muse immortelle.

C'est blasphémer, ingrat, et faire injure aux Dieux.

Quoi ! parce qu'il n'est plus le temps des sérénades,

Des sonnets langoureux et des madrigaux fades.

Et de ce qu'on appelle ici-bas le bonheur.

Tu voudrais le briser comme un jouet futile,

Comme un hochet d'amour désormais inutile.

Ce beau luth palpitant que je t'ai mis au cœur.

Je ne t'ai donc servi qu'à rimer de la prose.

Qu'à relier en moire un vulgaire roman.

Que sais-je ! à poudrer d'or ou parfumer de rose

Tes lettres d'amoureux et tes billets d'amant !

Et mon amour à moi ce n'est donc rien sur terre ?

Et moi, qui l'attendais l'inévitable nuit.

Où tu rentrerais triste au logis solitaire.

Plein de vagues regrets, de fatigue et d'ennui !

Je m'étais dit : Alors, il viendra sous mon aile.

Ayant soif d'idéal et de bonheur fidèle.

S'enivrer des rayons du véritable amour.

Il sera tout à moi, je bercerai sa peine,

Je fleurirai son front d'acanthe et de verveine,

Des plus riants tableaux j'ornerai son séjour,

Et nous irons ainsi, dans une union sainte,

Sereins et souriants vers le grand avenir,

Jusqu'au jour où sans peur, sans révolte et sans plainte,

Son âme dans les cieux ira se rajeunir.

LE POÈTE

Muse, muse, sois moins sévère !

Quand il était vivant, crois-moi.

Ce cœur n'était pas si vulgaire, Il n'a pas méprisé ta loi.

Même au temps des passions folles, Tout enivré de langueurs molles Et cueillant les fraîches corolles Que l'amour semait sous mes pas.

Même en proie à tous ces délires.

Aux grands accords des chastes lyres, Mon âme ne se fermait pas.

Je n'oubliais point tes sourires Et je me répétais tout bas : Vénus, c'est la rieuse hôtesse Qui verse le lait et le miel ; La Poésie est la prêtresse Qui passe en nous montrant le ciel.

Vénus a le front qui rayonne.

Doux et blanc comme un marbre pur, La muse a la haute couronne Faite d'étoiles et d'azur.

Mais quand vient la première ride.

Ce qui fuit loin de notre cœur,

De la course la plus rapide.

Hélas ! ce n'est pas le bonheur.

Ce n'est pas la voix fraîche et pure.

L'épaisse et noire chevelure.

L'œil clair et gai comme un beau jour ;

Ce n'est pas vous. Grâce décente,

Ce n'est pas toi, Vénus puissante,

Ce n'est pas toi, brûlant amour !

C'est cette illusion féconde

Qui fait l'horizon vaste et doux,

Cette foi vivace et profonde,

Ce regard embrassant le monde.

Hélas ! c'est la croyance en nous !

Ah ! quand cette voix nous appelle.

Quand nous sentons cette grande aile

Nous ravir aux cieux entr'ouverts,

C'est alors, ô muse fidèle,

Que tu nous parais grande et belle.

Les mains pleines de rameaux verts ;

Mais cette vision de gloire,

Plus frêle que le frêle amour,

Cette grande ombre illusoire

Passe bien vite et sans retour.

Que reste-t-il de ce délire ?

Un monde vide, un ciel étroit, Un soleil pâle et, pour tout dire, Un bourgeois qui bâille et s'étire.

Le soir, auprès d'un foyer froid.

LA MUSE

Le voilà donc lâché le dernier mot des hommes !

Nobles filles du ciel au front plein de fierté,

Lorsque nous descendons, naïves que nous sommes,

Pour ranimer un coeur triste et désenchanté.

Parmi tant de douleurs, parmi tant de blessures,

La dernière qui s'ouvre encor sous nos mains pures,

La dernière qui saigne est votre vanité.

Ainsi, du sein fécond de l'éternelle mère.

Dans un perpétuel et sourd bouillonnement,

Tout ce qui naît, et germe, et croît, vers la lumière,

Vers l'azur et vers Dieu tout m.onte aveuglément ;

Ainsi la fîeur répand son parfum dans l'espace.

L'oiseau son chant d'amour, l'arbre son front vermeil.

Sans en chercher le prix, sans en suivre la trace,

Contents d'avoir chanté leur cantique au soleil :

Et l'homme au front hardi, l'homme au regard sublime.

Le fils aîné de Dieu, le prince d'ici-bas.

Pour pleurer ou sourire a besoin qu'on l'imprime

Et ne saurait chanter si l'on n'écoute pas.

Il vous faut un public pour prendre votre lyre,

Pour que votre voix vibre, il lui faut un écho,

Et, quand dans un sanglot votre âme se déchire, Vous cherchez un claqueur qui vous dise bravo ! Tristes comédiens qui vous croyez poètes, Ah ! vous avez raison : quand, de son dur marteau. Le temps vous frappe au front et fait plier vos têtes, Essuyez votre fard et quittez le tréteau. Mais ne vous plaignez pas, race vaine et frivole. Qu'avec vos jeunes ans votre âme aussi s'envole. Votre âme, malheureux, ce n'est que votre orgueil. En la perdant, cœur froid, de toi-même idolâtre. Hélas ! tu n'as perdu qu'un manteau de théâtre. Et d'un rôle manqué tu vas portant le deuil !

LE POÈTE

Oui ! tu dis vrai, nos pauvres âmes

Vont sans règle, sans but, sans loi.

De l'amour frivole des femmes

A l'amour vulgaire de soi.

Oui, nos doutes et nos croyances.

Nos regrets et nos espérances.

Nos voluptés et nos souffrances.

Tout l'homme enfin s'appelle orgueil.

Il rit, il pleure, il crie, il gronde.

Il conquiert, il détruit, il fonde,

Il fatigue la terre et l'onde

Pour apprendre son nom au monde

Et pour illustrer un cercueil.

J'ai comme un autre dans mon âme Trouvé ces rêves décevants, Puisque je suis né d'une femme, J'ai comme un autre à cette flamme Brûlé mes ailes de vingt ans.

Mais salut au précoce automne, Qui rétrécit mon horizon, Salut au couvre-feu qui sonne.

Salut à la voix ferme et bonne Qui me rappelle à la maison.

Adieu, gloire ! C'est toi que j'aime, O muse de l'obscurité, O Déesse sans diadème.

Belle de ta seule beauté.

Oui, loin de l'amour qui dévore. Loin des tourments ambitieux.

Certes, il est doux de vivre encore Sous les caresses de tes yeux.

O muse, mon amour dernière.

Mes dernières illusions.

Reviens dans ce coin solitaire Causer souvent avec ton frère, A petit bruit, près des tisons.

Et quand celle qui fait qu'on pleure.

Celle qu'on nomme avec effroi.

Viendra frapper à ma demeure.

En souriant dis-moi : c'est l'heure.

C'est l'heure, frère, lève-toi !

Prends ma main dans ta main fidèle, De roses parfume le seuil, Couronne mon front d'asphodèle, Et jette l'ombre de ton aile Sur moi, comme un sacré linceul.

Décembre 1874.

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