SOUVENIR DE T
Jadis quand le trouvère allait parmi les plaines Son manteau sur l'épaule et sa vielle au côté, Rencontrait un manoir dans ses courses lointaines, Il prenait place aux pieds des belles châtelaines Et payait d'un refrain son hospitalité.
Il n'est plus le trouvère aux ballades plaintives, Il n'est plus le jongleur au fabliau mordant. Le temps a dispersé leurs muses fugitives Et les derniers échos de leurs chansons naïves Se sont évanouis dans les neiges d'antan.
Et vous êtes bien loin, féodale duchesse, Blanche et mince au milieu des sombres cavaliers, Fière et douce beauté, madone et chasseresse. Doublement virginale et doublement déesse, Marie à l'Oratoire et Diane aux halliers.
Mais s'il n'est plus le temps des Blanche de Castille Baissant aux troubadours le pont-levis d airain, On trouve encor sans tour, sans créneaux et sans grille. Un toit couvert de lierre, ombragé de charmille. Doux à l'œil du poète et cher au pèlerin.
On trouve encor, loin de la foule inquiète, Châtelaine avenante au front plein de douceur. Dont le regard fait luire à l'hôte qu'elle arrête, Ces deux gages charmants de bonheur et de fête, Tendresse d'une mère et gaîté d'une sœur.
Et Ion peut voir encore en ce champêtre asile. Un voyageur lassé s'arrêter pour un jour, Rêver ou deviser sous l'ombrage tranquille Et reprendre à pas lents le chemin de la ville En jetant quelque rime aux échos d'alentour.
Vous m'avez dit hier avec un sourire :
Je voudrais bien lire
Quelques vers de vous.
Aimable indulgence ou malice infâme }
D'une âme de femme
Qui voit le dessous ?
Mais vous dire non : c était bien coupable
Me dire insolvable...
J'aimais mieux mentir.
Et puis, comme a dit un auteur très grave,
La rime est esclave
Et doit obéir.
J'obéirai donc ; mais non sans murmure ; Car, je vous le jure.
Se taire est bien doux, Quand on sent frémir dans le cœur qui vibre La plus tendre fibre Qui s'émeuve en nous.
Oui, je l'avouerai ; mes moments d'ivresse,
Dintlme allégresse
Et d'émois profonds, C'est d'abord, et vous le savez sans doute.
Quand je vous écoute
Et je vous réponds.
Mais c'est encore plus quand je vous admire
De loin, sans rien dire.
Comme un inconnu.
Quand je suis des yeux votre ombre qui passe,
Et que je m'efface
Pour nêtre point vu.
Et c'est encor plus — je ne veux rien taire —
Lorsque, solitaire.
Et rêvant de vous.
Je retrouve en moi votre douce image.
Votre doux langage,
Vos regards si doux.
Car c'est bien alors que je vous possède, Sans soin qui m'obsède,
Sans témoins jaloux, Et que je contemple (ainsi qu'un avare
Quelque joyau rare)
Mon cœur plem de vous.
O charme puissant comme une caresse,
Prolonger l'ivresse
Par le souvenir.
Tirer dun regard ou d'une parole Qui si tôt s'envole Un jour de plaisir.
Et voilà pourquoi j'aime le silence
Où l'âme qui pense
Goûte son bonheur.
Et qui ravivant ma flamme qui couve
Fait que je vous trouve
Plus près de mon cœur.
Pardonnez-moi donc, lorsque je vous quitte,
Si ma muse évite
Un trop long détour :
Lorsqu'elle se tait, c'est pour mieux entendre
L'écho que doit rendre
En moi mon amour.
Qui avait fait des vers sur mes yeux malades.
Quelqu'un m'écrit — serait-il vrai, Madame ? -
Que pour mes yeux d'un voile épais couverts
Un bon démon s'est ému dans votre âme
Et sur mon mal vous a dicté des vers.
Un tel honneur est bien pour me séduire ;
Mais j'ai douté d'un sort si glorieux ;
Car j'ai vraiment bien des raisons pour dire :
(( Dieux immortels, en croirai-je mes yeux ? »
Qui sait pourtant ? Les filles de Mémoire
De maint aveugle ont essuyé les pleurs,
Du vieil Homère elles firent la gloire
Et de Milton bercèrent les douleurs.
Mais qu'une muse au front ceint de verveine.
Exprès pour moi volant du haut des cieux.
Prenne vos traits pour mieux charmer ma peine...
Tant de bonheur n'est pas pour mes beaux yeux.
Si cependant votre voix douce et pure
Sur une lyre a chanté mon malheur,
Ah ! désormais, je crains fort, je vous jure.
Moins pour mes yeux que pour mon pauvre cœur.
Hélas ! Le mal nouveau que je redoute
Et celui-ci s'accordent pour le mieux :
On dit partout que lamour n'y voit goutte...
Décidément j'ai bien perdu les yeux.