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Chansons de Béranger

Rèranger csl né à Paris le 19 août 1780, clirz un tailleur, son pauvre tt vieux grand pire. I.rs |>r(-iiomi iju’il rei^ul à sa iiaissaiire sont ceux du Pien •'•Jr<ui : noms d’apôtres , noms de bon augure pour un liommc qui devait avoir aussi une mission à ri'in|illr. Son père et sa mère , à ce qu'il semble , curent peu d’influence sur son éducation. Son père, né à Flamicourt , prés de Péronne , homme vif, spirilnel , d’une imagination entreprenante et active, aspira constamment, dans le cours d'une vie pleine d’aventures, à une condition plus relevée que celle dont il était sorti. Il n'eût pas tenu à lui que son fils ne vît dans la particule nobiliaire de , qui prérédail son nom, la trace d'une ancienne distinction; niai* Péranger, trop lier pour avoir do .ces pcliics vanités, s’est toujours reconnu vilain et Irèi-vilain. (le fut ù scs grands parens paternels et maternels que notre jeune boiiime dut ses premiers principes et ses premières impulsions.

Il resta à Paris, rue Moutorgueil, cliex son grandpère le tailleur , jusqu'à l'âge de neuf ans; témoin 'le la prise de lu Bastille, quarante années plus tard, en iSs9, il en célébrait le palpitant souvenir sous les barreaux de la Force. Peu de temps après celte belle journée, il quitta Paris pour Péronne,où il fut oon- (ié ft une tante paternelle, qui tenait une auberge

NOTICE

• lang un tir* faubourgs : celte respectable femme , aiain'cnant octogénaire , est pour niiclquo chose I

dans une gloire qu’elle a préparée et donl elle apprécie la graïulenr. C’est chez elle et sous ses yeux que IVnfanl sortit de son ignorance, en lisant le Télémaque et quelques Tolumes de Uacine et de Voltaire qu’elle avait parmi ses livres. Aux vers du plus religieux de nos poètes cl à ceux du plus moqueur de nos philosophes , sa tante , bonne et pieuse , joignait d’excellens avertissemens de morale , des conseils d’une fervente dévotion. Néanmoins, déjà à celle époqj|e , son génie libre, sceptique et malin ,

SC trahissait par des saillies involontaires. Ainsi . à l’âge de douze ans, ayant été atteint d'un coup de lunuerre au seuil mêrne de sa maison, ses premières paroles à sa tante en sortant do la eomplètc paralysie dont la foudre l’avait frappé , furent eelti’S-ci ; « Eh «bien 1 à quoi sert donc ton eau bénite? » Malicieux ‘ reproche à relie excellente femme , qu’il avait vue , au commencement de l’orage, asperger d’eau bénite toute la maison.

Dans ce même temps, les ardentes strophes -de la l

MarseillaUe , le canon des remparts célébrant la délivrance de Toulon , arrachaient des larmes au jeune Béranger. A quatorze ans, il entra en apprentissage dans l'imprimerie de M. Laisné , où il commença à apprendre les premières règles de l’nribograplie et j de la langue. Mais sa véritable école , celle qui contribua le pins aux développemens <le son intelligence ride ses s: nliineiii moraux , ce fut Vérole primaire fondée à Peroniie par M. Ballue de Bellanglise , anceu député à rassemblée législative. -Dans son eu.*

NOTICE. 7

lliousiasine pour JeanJacquet, ce représentant avait imaginé un iiistilat dViifans d'après les niaiimes du ritnyeii-pliilosoplie : i’iiiKtitiit de Péroiiiie olTratt à la fuis l'image d'un club et colle d'un camp: les enfans y portaient le costume militaire; à cJiaque évé* iieinent public, ils nomnriaient des dépuluiions , prononçaient des discours , volaient dos adresses ; on écrivait au citoyen Robespierre ou au citoyen Tallien. Le jeune Béranger était l’orateur , le rédac' leur liubiluel et le plus influent. <!cs exercices, en éreillant son goOt, en formant son style, on étendant ses notions d'bistoirc et de géographie, avaient en outre l’avan'lage d’appliquer de bonne heure ses facultés à l'étude de la chose publique , et fîançaient en quelque sorte son jeune coeur à la patrie. Mais , dans celte éducation. toute citoyenne, on n'cn&eignait pas le latin : Réranger ne l'apprit donc pas.

- (ictle omission dans rinstruction du futur poêle ne fut pas aussi importante que les préjugés que nous rapportons des collèges pourraient nous le faire croire. Un deshoninie.s qui ont le plus cultivé la littérature hitinc , lin professeur qui s’esi occupé avec amour des études classiques, 'rend, sous ce rapport; une complète justice à Béranger. C’estle fond et non la forme qu'il faut étudier : la liqueur seule donne du parfum au vase; la pensée est une , immuable éternelle : luf orme varie de peuple à peuple et souvent d’homme à homme.

a Béranger, dit M. Tissot, a toujours aflirmé qu'il ue savait pas les langues classiques: on tie peut guère douter de ce que dit un homme de ce earartère ; cependant, après avoir lu un certain nombre

NOTICE

de fies belles cliansons , qui respirent tout le parfum de la poésie aniique, on éprouve bien de la peine à SC défendre de l’incrédulité. Mais si Béranger n'a lu ni Homère, ni Virgile, ni Horace et leurs pareils, dans leur propre idiome , il n*en a pas moins fait de c(rs auteurs une étude approfondie , qui éclate par ses jugemens sur eux , et surtout par sa manière de |

composer et d'écrire: on dirait qu’en sc pénétrant '

de leur substance il a deviné le caractère et les formes de Icurst^ie, réflécbi par celui de nos grands écrivains, qu'il a tant étudiés dans un travail continuel de sa tête méditative. Béranger, qui ne les copie jamais, doit beaucoup à Montaigne, à Molière, et à notre fabuliste. ■

A dix-sept ans, muni d’un premier fonds de connaissances et des bonnes instructions morales de sa tante, Béranger revint à Paris auprès de son père. |

Vers dix-huit ans, pour la première fois l’idée de faire des vers se glissa dans sa tête , sans doute à roccaeion de quelques représentations théâtrales auxquelles il assistait. La eomédie fut son premier ^

rêve : il en ébaucha une, intitulée les Hermaphroâites^ où il raillait les lionimes fats et efféminés, les femmes ambitieuses et intrigantes. Mais, ayant lu avec soin Molière, il renonça , par respect pour ce |

grand maître , à un genre d’une si aecablantc dilfi- À

eiilté. Molière et la Fontaine étaient alors ses auteurs favoris; il étudiait leurs moindres détails d’ob- i

servation , de vers, de style , et arrivait par eux à deviner, à sentir, à apprécier son propre talent.

Ses premiers etsaifi dramatiques ne lui furent pag untiles; il leur doit peut-être d'avoir introduit dans

yri

NOTICE

les citansons quelr]ue cliosc de la fni'inc du drame, llenoiiçatil au liiéâlre, le gciiie satirique occupa un inoiiiciil sou esprit t mais il lui rrpu};na , comme âcre et odieux. Âiors , pour satisfaire à sou besoin de trarail et de poésie , il prit la grande et solen* nelle détermination de composer un poëmc épique: C/tfi'isfut le héros qu’il choisit. Le soin de préparer ses matériaux , d'approfondir les caractères de ses personnages, de mûrir ses combinaisons principales, devait l’occuper plusieurs années; quant B l’exécution, proprementdiie , il l’ajournait jusqu'à l’époi|ue où il aurait trente ans.

Cependant sa position malheureuse cotitrastait amèrement avec ses grandioses perspectives. Après dix'huit mois d'aisance et de prospérité, il connaissait le dénûment et la misère ; de rudes années d’épreuves commençaient pour le jeune homme. Alors, voulant transporter la poésie , de sa pensée dans sa vie, il songea un moment à l’existence active , aux voyages, à l'expatriation sur cette terre d'Egypte, qui était encore au pouvoir de nos suidais : un membre de la grande expédition, revenu en France déseiicbanié de l'Orient, le détourna de ce projet.

' La jeunesse , avec toute sa puissance d’illusion et de tendresse, avec celte gaieté naturelle qui en forme le plus bel apanage et dont notre poêle avait reçu du ciel une si heureuse mesure , l’espoir, la connancc , la bonne opinion de soi-même, toutes ces ressources intérieures ejui ue manquent jamais aux jeunes gens, triomphèrent de l'èdversité , et la période nécessiteuse que Béranger était forcé de traverser, brilla bientôt à scs yeux de mille grâces : ce fut le

10 NOTICE

lempi où il «e mêla de plus près à toutes les classes et à toutes lesconditions populaires, où, dépouillant sans retour le fact;ce et le convenu de la société, il imposa à scs besoins des limites étroites qu’ils n’ont plusfruncities, trouvant moyen d’y laisser place pour les naïves jouissances. Ce fut le temps euHi» du Gre- ^

ui<r, des amis joyeux, de la reprue au revers du I

vidit habit ; l'aurore du règne de Lisette , de cette Lisette , iiiGdcle et tendre comme Manon et aimée comme elle, et dont il a dit plus tard, en écrivant à une amie : « Si vous m’avic* donné a deviner quel

• vers TOUS avait choquée dans le Grtnitr ,

» J'ui su depuis qui payait sa toilette , |

» je vous l’aurais dit. Ah ! ma chère amie , que nous j

• entendons l'amour diflëremmenl I A vingt au8,jê-

■ tais à cet égard comme je suis aujourd’hui. Vous j

savez donc une bien mauvaise idée de celte pauvre ]

s Lisette ? Elle était cependant si bonne tille ! si folle,

• si jolie] je dois même dire si tendre I Eb quoi! |

• parce qu’elle avait une espèce de mari qui prenait ^

• soin de sa garde-robe, vous vous fâche» contre elle!

■ Vous n’en auriez pas eu le courage si vous l’aviez |

• vue alors. Elle se mettait avec tant de goût , et tout j

■ lui allait si bieu 1 D’ailleurs elle n’eût pas mieux

■demandé que de tenir de moi ce qu’elle était obli* I •gèe d’acheter d’un autre. Mais comment faire? |

• Moi , j’étais si pauvre 1 la plus petite partie de plai*

■sir me forçait à vivrepebdant huit jours de panade

• que je faisais moi- même, tout en entassant rime sur ^

‘lime , el plein de l’espoir d’une gloire future. Rien ^

NOTICE

■ qu'en f ou* parlant de celte riante époque de ma tîc

• où, sans appui, sans pain aasuré,saiiaiiisti notion, je

■ me rêvais un avenir sans négliger les plaisirs du pré*

• sent, mes yeux se mouillent de larmes involontai-

■ rrs. Oli ! que la jeunesse est une belle cliosc, puis-

■ qu'elle peut répandre du cliarme jusque sur la

■ vieillesse , cet âge si désliérité et si pauvre! Eni-

■ ployez.liien ce qui vous eu reste, ma clière amie. » Aimes , et laissez-vous aimer. J’ai bieii counu ce » bonheur : c'est le plus grand de la vie. ■

Cette époque de lutie continue contre la pauvreté ct contre ses obstacles pour l'avenir, plus grands que ses atteintes au temps présent, fut néunnioins suivie d’une espèce de découragement , dont un bienfait , digne et inespéré, vint beureusement tirer le poète. Le frère du premier consul , M. Lucien Bonaparte, l'accueillit avec intérêt et lui accorda une généreuse protection: Béranger, dans la dédicace de ses der* niércs chansons , uous racontera lui>mëme ce grand événement de sa jeunesse.

Dans cet âge si plein de vie, que le présent, quelque rempli qu’il soit, ne suffit pas à l'ardeur de Tiniagination , à la satisfaction de ta pensée: dans ccl âge où l’avenir est uu besoin , ce qui , après l’a* iiiour , préoccupait le plus Béranger, c'était la gloire littéraire. Le patriotisme de son adolescence ne l’avail pas abamlonoé; mais ses sentinieiis ne se touillaient qu’avec réserve vers l'homme de génie qui touchait déjà à l’empire. C’est un rappruchemenl curieux à faire , parmi tant d’autrCs , cnlie Paul- Louis Courier et Béranger, que ce peu de goût pour les jeux désastreux du conquérant.

NOTICE

L'indtience des ouTrogPsde M. do Chalenabriand sur le jeune Béranger fui proniplc el rire. Son adniirolinn esl rcslée lidêlc à ce beau génie, donl les inspira lions religituscR lirenl rcvÎTrc en lui queli^ucsniis des germes que sa bonne laiilc do Péronne y avait semés: railleur du Génie du Chi'Ulianisme ül connaître ù Béranger les grandeurs simples et sévères du goût antique , les beautés de la Bible el d’IIo* mcic , lorsque dans l’âgo de rêves épiques , allendanl l'heure d’aborder son Clovis, le clianlrc futur des Clef» du Paradis et du Concordai de 1817 traitait ni dilli^M'ambe le Déluge, le Jugement dernier , le liétiiblisseinent du culte. Quuranie vers alexandrins, intitulés Méditation , qu'il composa en i8oa» sont empreints d’une haute gravité religieuse; Béranger cherchait alors ù faire conlraslc avec la manière factice de DcHlle dans son poeme de lu Pitié, Nous allons citer ces vêts qui sont imprimés dans quelques anciens almanachs.

Nos grandeurs , nos revers ne sont point noU'e ouvrage ,

Dieu seul mène à son gré notre aveugle courage. Sans lionle succombez, triomphez sans orgueil , Vous, mortels qu’il plaça sur up pompeux écueil Des hommes étaient nés pour le trône du monde , Huit siècles l’assuraient à leur race féconde :

Dieu dit; soudain aux yeux de cent peuples surpris El ce trône et ces rois confondent leurs débrisi Les uns sont égorgés , les autres en partage Portent nu lieu de sceptre un bâton de voyage , l'^xÜés, et conlrainls , sous le poids des rebuts,

NOTICE

D'errer dansl'univcrt qui ne les connaît plus. Spectateur ignoré de ce dciastre immeute ,

Un homme enfin, sortant de l’ombre et de l'enfance, Parait. Toute la terre , à ses coups éclatans ,

Croit dès le premier jour l'aroir connu longlenlps.

Il combat, il subjugue, il reiiTerse , il élèvo ;

Tout ce qu’il veut de grand, sa fortune rncliève. Nous voyons, lorsqu’à peine on connaît scs desseins. Les peuples étonnés tomber entre ses mains.

Alors son bras puissant , apaisant la victoire , Soutient le monde entier qu’ébranlait tant de gloire. Le Très-Haut l’ordonnait. Où sout les vains inoiiels Qui s’opposaient au cours des arrêts éteruels ? Faibles enfans qu’un char écrasa sur la pierre ,

Voilà leurs corps sanglons restes dans la poussière. Au milieu des tombeaux, qu’environnait la nuit. Ainsi je méditais parleur silence instruit.

Les 01s viennent ici se réunir aux pères - [ res,

Qu’ils n’y retrouvent plus , qu’ils y portaient naguè- t

Disiiis-jc , quand l’éclat des premiers feux du jour i

Vint du chantdcs oiseaux ranimer ce séjour. ,

Le soleil voit du haut des voûtes éternelles *

Passer dans les palais des familles nouvelles ; '

Familles et palais, il verra tout périr ! . I

11 a vu mourir tout, tout renaître et mourir , l

Vu des hommes, produits de la cendre des hommes^ Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes, - Lui-même à ce long deuil , fatigué d’avoir lui , S’éteindra devant Dieu , comme nous devaul lui.

Ce goût de Béranger pour le simple et le réd développa dans un poème idyllique en quatre cl» '»'' >

lA

NOTICE

intitulé U Phltrinagt^ où il s’attacha à reproduir< les ouEurs pastorales , ntoderiies et chrétiennes ) l’tpoque choisie était le seizième siècle , et toute locution' mythologique en était soigneusement bannie. Sans* ofRrincr que l’auteur ait réussi à faire un tout suHisamnient 'intéressant et neuf, on ne peut ^'erapêcher de rendre- justice à l’intention gênéi le et parfois au bonheur avec lequel les détails sont en* cbûssés.

Voici quelques vers de son épilogue. On ne peut , certes, leur refuser l’eipressiun juste et poétique. La pensée de regret que Béranger y laisse percer est naïve et touchante. Un poêle qui , à vingt deux ans, éprouve une telle déHaucc de 8oi*méniu cl qui l’exprime avec autant de bonheur, ne doit pas désespe rer dé l’avenir.

Pourquoi faut-il , dans un siècle de gloire ,

Mes vers et moi, que nous mourions uh-'-ciirbl Jamais, hélas! d’une noble harmonie L'antiquité ne m’apprit les secrets.

L’instruction , nourrice du génie ,

De son lait pur ne m’abreuva jamais.

Que demander à qui n’eul point de muilie?

Du malheur seul les lettons m’ont formé,

El ces épis que mon printemps vit naître Sont ceux d’un champ où ne fut rien si-mê

Plus loin , ^s’adressant à M. Lucien Bonaparte , qui était alors en exil à Rome , l’auteur terminait ainsi :

Vous qui vivez dans le séjour antique Où triomphaient les rois de l’univers :

NOTICE

Que reite-t-îl de leur pompe héroïque ?

De vains débris et des tonibeaui déserts.

Là , pour les grands quelle le<^nii profonde I Ab ! puissiez-vous, attentif à ma voiz.

Plein des vertus que le calme féconde ,

Aimer les champs, la retraite et les bois !

Oui , fier du sort dont vous avez fait chois , •

Restez, restez , malgré les vœuz du monde ,

Libre de l’or qui pèse au front des rois.

Un académicicD'poëte , ô qui Béranger, encore inconnu, parlait un jour de ses idylles et du soin qu'il y prenait de nommer chaque objet par son nom et sans le secours de la Fable, lui objectait : «Uais «la msr, par exemple , la mer; comment direz-vous?

« — Je dirai tout simplement la mer. — Eh quoi!

• Neptune, Tétbys, Ampbitrite, Nérée, de gaieté de ,

• coeur vous retranchez tout cela ? ~ Tout cela.*

L’académicien n'y pouvait croire. Comiiieiitadmet- * tre, en efTet, qu’il fût possible de composer un poëme moderne sans le secours des dieux de l’antiquité! •

Vers cette époque, recommandé à Landon, éditeur des Annales du Mutée , Béranger fut employé un ou deux ans ( i8o3-i8o6 } àla rédaction du teste de cet ouvrage. Voulant connaître tout ce qu’il a pu V écrire , nous avons lu avec attention les cinq volumes qui forment ces deux années , et dont la rédac- i

tion générale est très-supérieure à celle des autres ^

volumes de la collection. Quoique ses articles ne soient pas signés, nous avons cru les reconnaître sûrement à une certaine précision pittoresque dons

NOTICE

les descriptions , à la viTacité des couleurs dans quel* ques passages, aune appréciation naï«e et sentie des beautés naturelles de certains tableaux; ciiliii et surtout au soin que l'auteur a pris de faire ressortir les f ues morales, les pensées profondes, les émo* lions de sentiment qui ont pu inspirer les peintres dont il a examiné les ouvrages.

Grâce à l’appui de îl. Ârnault, Béranger entra, en qualité de commiS'Cxpéditionnaire, dans les bu* reaux de l’DniTersitè , où il resta douxe ans. Ses appointeiucns ne s'élevèrent jamais au delà de deux mille francs; mais cette somme modique suflisait à ses besoins et il ne sollicita aucun avancement. Gardant pour lui ses pensées et son intelligence, il ne voulait donner que son temps et sa main , comme Jean-Jacques quand il copiait de la musique. Béranger nu perdit cette place qu’en 1821. En 1815, lors de la publication du son premier recueil, on l'avait prévenu qu’il prît garde de recommencer, parce qu’on serait, à regret, contraint de sacrifier une autre fois Bacchante , Gaudriole , Frétillon et DemoitelUi , au décorum universitaire. On l'aurait fait dès lors, maison croyait encore devoir quelque ménagement à l'auteur du Bvi d’Yveiol. Eu 1821, quand Béranger récidiva son opposition politique , il sc rappela l’a* rertissemeni ministériel, et du jour de la publication de son second recueil , il ne reparut plus à son bureau, elle ministère lui fil signilier sa démission.

Béranger, à l’Oniver^ité (de 1809 à 1814), continua avec lenteur ses essais silencieux. Il songeait encore à travailler pour le tbéâtie, mais ce n’étuitplus [>ar goût comme autrefois. Chaque jour d'ailleurs le

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plaisir quil trouTait à formuler ses pensées en chai»' sons remportait sur ses autres desseins. De tout temps la chanson a« ail été pour lui un aniusemcnl. Il la faisait alors, dil-il , arec une facilité qu'il n’a plus retrouvée depuis, ou peut-être, en d’autres termes, avec une négligence qu’il ne s’est plus permise. Souvent rencontrant d.ins la rue Désaugiers qu’il cnn naissait sans en être connu, il s’était dit tout lins ;

I Va , j’en ferais aussi bien que loi, des chansons,

«si je voulais , n’claient mes poèmes. « Bientôt pour- . tant les Gueux , les Infidélités dê Lisette , petits chefsd'œuvre de rliytlime et de verve , qui échappèrent à son génie comme les grains vermeils de la grenade qui fait explosion , enlevèrent à ses poèmes une partie de leur attrait. Il fut reçu au Caveau en 1813, et là , conduini'.é comme ses confrères à payer son écot en eotiplels, il y porta sa curiosité sceptique, son imagination active, sou style coloré et vrai , sa ver- ^

sification savante , son riche vocabulaire. Mais pen- ^

danl longtemps encore il n’osa confier au refrain {

que sa gaieté et ses sens. C’était un esquif trOp frêle, pour risquer d'autres scniimens plus précieux. Bon convive, véritable enfant de la joie , camarade loyal ■« et gai, il fut le vainqueur facile de l’excellent Désaugiers, qui ne s'en inquiétait guère, et il atteignit bientôt au sublime délirant des sens , de l’ivresse et ,

delà folie. La Bacchante , la Grande Orgie , sont ses '

chefs-d’œuvre d’alors. Mais le poète tenait encore à part toutes ses arrière-pensées de patriotisme, de {

sensibilité et de religion, tant de germes tendrement couvés, qu*une fausse honte peut-être refoulait bien avant dans son cœur. Béranger devait être le chou*

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tre consécrateur des vainous el des morts , le barde des héros modernes; mais il fallait Waierloo, pour qu’il osât obéir à son inspiration. Dans ce temps de doute ironique et de folle gaieté , où son esprit se ployait presque sous le joug de ses caustiques camarades, ses conrictions intimes son indépendance politique, restaient inébranlables. Il refusa , dans les cenl-jours , naturellement et sans se croire un Brutus, les fonctions lucratifes de censeur.

Béranger, dans ses études sur les sentimens qui éveillent l’harmonie intérieure dans lame humaine, arail remarqué bien des fois la disposition mélancolique des hommes réunis en grand nombre, et en avait conçu l’idée de la chanson doucement sorieiise. à l’usage du pauvre , de l’affligé, du peuple enfin. Timide encore dans l’exécution de ses propres pensées, avant de céder à son inspiration il se soudait scrupuleusement, et il hésitait. Il avait bien glissé 'çàct là, dans ses chansons les plus applaudies, quelque couplet tendre el grave. Si j étoii pttil oiseau avait obtenu un succès unanime; son triomphe décisif fut fe Dieu des hunes gens, ün jour il dînait chex M. Etienne /auteur comique, habile écrivain , i|iii a eu l’art de se montrer aussi spirituel dans sa conduite que dans scs œuvres , sous la république, sous l’empire el sous la restauration, La compagnie était nombreuse ; au dessert, selon l’usage, on pressa Béranger de chanter. Il commença d’une voix un peu tremblante , mais l’applaudissement fut immense , et le poète vil en cet instant tomber la barrière qu il redoutait; il comprit qu’il pouvait être tout à fait lui>même, et rester simple chansonnier. Dès lors il

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f’etl noblement obatiné à tr’ètre que ci-ln llliéraire> ment et poliliqucment. Un goût fin. un tact cliatouilieux, une probité li'iute, l’ont constamment dirigé dans ses nombreux et* iiiTincibles refus. Place dans les bureaux de iM. Laflfilte, fauteuil à TA* cadéniic , invitation à la cour, rien ne l’a tenté: le même sentiment de convenance et de dignité l’a inspiré. Il a compris son rôle de chantre populaire , et s'y est tenu.

Et en eflel, du' moment que Béranger pouvait développer en chansons sa pensée tout entière, que 'lui fallait'il de mieux ? Ce genre nouveau , c’était raccomplissement de son rêverie monde, la vie, et leur infinie diversité; pas d’étiquette apprise, pas de poétique obligée , et tout le dictionnaire. D'un autre côté il comprit que plus l'espace s’élargissait devant lui, moins il avait à se relâcher des sévérités du rhythme. Le refrain , c’était l'ânit: des chansons de Panard , de Collé , de Gallet, de GoulTé, «le Dé* saugiers Un>même , et de ses amis du (iaveau. (iiicz Béranger, la pensée, le sentiment iuspiruleur dominaient. Le refrain n'en dcv,iit être qu’une étincelle vive et éhlouissanle. Scs éclairs réguliers , revenant à des temps fixes, étaient un nio'uvcmcnt , une gêne sans doute, un coup de sonnette ou de cordon, inattendu, brusque et s^iccadé, qui arrêtait à court l'essor du chansonnier. Néanmoins Béranger ‘comprit à nicrreille que, dans une langue aussi peu rhythniii|uc que la nôtre , le refrain était l’indispcnsabte véhioule du chant, le f/ère delà rime, la rime de l'air, le seul anneau qui permit d’enchaîner encore la poésie aux lèvres des hommes. Il rit de .plus

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que, pour être entendu du peuple auquel, de toute nécessité, beaucoup de détails échappent , il fallait un cadre Tivant, une iinn|»e où la pensée fût en re* lief, un petit drame en un mot : de là, tant de vives conceptiAns si artislcmcnt achevées , tant de compositions exquises , non moins actives et parlantes queles plus jolies fables de la Fontaine. Béranger se chante dans les ateliers, dans les campagnes, au cabaret, à la guinguette, partout, quoi qu’eu aient prétendu d'ingénieux contradicteurs, qui auraient voulu faire de M. de Béranger un bel esprit de salon, un poète d'étude et d'apprêt; c’est au contraire l'homme de sa réputation , le cbansonnier populaire de nos quinze dernières années, populaire bien autrement que Désaugiers, qu’on lui a opposé sans raison , et qui réussit mieux peut-être auprès des gastronomes. Béranger est le poète du peuple.

Et cela est tellement vrai, que, seul de tous les auteurs contemporains , il aurait pu, en quelque sorte , se passer du secours de l'imprimerie. Quand son premier recueil fut imprimé, le public chnniaui n’y apprit ricii qu’il iic sût à l’avance. Il en eût été de même pour les suivans ; quelques copies distribuées de maiu en main auraient sulli ; la Iradilion vivante, l'Iiarnionicuse clameur, l’aurait soutenu et sauvé , comme on le rapporte des premiers rapsodes de l’antiquité. Béranger eût vécu dans la mémoire des bommcsùla façon d'Homère, vie iiiconuuo à la plupart des poètes de notre âge, cldue (rinspiralion d'ailleurs y aidant ) nu refrain pour les paroles , au <îadre pour l’idée.

«Un jour, au printemps de 182’7 , autant qu’il

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m’en souvient * , Victor Ilugo «périmai dons le jardin du Luxembourg M. de Chateaubriand, alors retiré des aiTiiirca. LSIluelre promeneur était debout, arrêté cf eoniHiL* absorbé devant des en fana qui jouaient A tracer des figures sur le sable d’une allée. Victor Hugo respecta cette contemplation silencieuse, et se contenta d’interpréter de loin tous les rapproebemens qui devaient naître , dans cette finie orageuse de René , entre la vanité des grandeurs parcourues, et ees jeux d’enfans sur la poussière. En lentrant. il me raconta ce qu’il venait de voir, et ajouta: a Si aj'èlais Déranger , je ferais de cela une cbanaon. » Parce seul mot, Victor Hugo défiDÎMait merveilleusement, sans y songer, le petit drame , le cadre indispensable que Béranger anime : qu’on se rappelle Louis XI et rOrage.

’ ■ Ce cadre voulu, cetic forme essentielle et senii ble , celte réalisation instantanée de sa chanson , cet éclair qui ne jaillit que quand l'idée , Pimage et le refrain , se rencontrent , est un ; Béranger l'obtient rarement du premier coup. 11 a déjà son sujet abstrait, sa matière aveugle et enveloppée; il tourne , il eberebe , il attend , les ailes d’or ne sont pas venues. C’est après une incubation plus ou moins Ion gue , qu'au moment souvent où il n*y vise guère , la nuit surtout , dans quelque court réveil, un mot inaperçu jusque-là prend flamme et détermine la vie. Alors, suivant sa locution expressive, il fient son

‘ M. Sainte-Beuve, Afiwdes*

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n/faire, t-l su rendort, ('.ette parcelle ignée, en ellet, ccl espiit pur qui , à peine éclos, se loge dans une bulle bcrniéliquc de cristal quels reine Mab a souflléc , c’est toute sa chanson , cVn est le miroir en rnccouici, la brilliinte monade, s’il est permis de parler ce langage philosophique dans l’explication tl’mi acte de l’âme , qui certes ne le cède à aucun en prorondeur. Le poète mettra ensuite autant de temp.s qu’il voudra à la confection extérieure , à la rime , à la lime , peu importe; il y inetlraiit deux mois ou deux ans , que ce serait aussi vif que le premier jour :car encore une fois , comme il le dit , *l tient $on affaire. »

Le faille plus remarquable delà vie privée de liéranger, c’est son amitié avec Manuel. II l'avait connu eu I Si. S, cl des lors tous les deux s'unircnl étroilcmcnl. lîéranger appréciait , cher le vétéran d\4rc»le, riiili lligcnce ferme et lucide , les senliinens chauds et droits, la franchise sans rien de factice , le naturel sans aucun ellurt : bras , tête et cœur, tout était peuple en lui. Sa noble amitié conserve la mémoire de Manuel. Dans un temps où tant de tribuns parvenus ont menti auxsermcns que leurs lèvres avaient jui ét, quand la maladie des honneurs et du pouvoir a inrectc la plupart des hommes de la liberté, si quelque chose peut faire penser que Manuel, s’il eût vécu , serait resté peuple , cl eût résisté a la contagion. c’est que Béranger l’a jugé ainsi.

Noire poclc a expliqué comment h s trois journées de juillet le trouvèrent disposé' à la révolution de i83o, et quelles misons l’ont empêché de se rendre complice des actes qui s'eu sont shivis. Nous ne pou-

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t oiis que renvoyer nus lecteurs à cc qiril a écrit luiiiiènie à cc sujet.

Ses œuvres ont été publiées Miccessivement en cinq recueils ( le premier à la fiji de i8i5, le second à la fin de 1891 , le troisième en i8s5 , le quatrième eu i8s8 , elle cinquième en j8S3. l.e premier , qui était plus égrillard et gai que politique ; le troisième, qui parut sous le ministère spirituellement macliiavélique de M. de Villélc , et le cinquième n'ont , encouru aucun procès. Le recueil de 183 1 , attaqué par M. de Marcliangy, et défendu par M. Dupin aîné , valut à l'auteur trois mois de prison t celui de 1838, .incriminé par M. de Champanbet (sous le ininislère Martignac }, et défendu par 31. Barthe.le fît condamner à neuf mois de captiiilé. CVst tout rc qu’il y a à dire sur le niutériel ûe scsoutrages. Pendant que le poète était retenu deirière les baireaux d'une prison, ses chansons, répétées dans tous les hameaux, narguaient les susceptibilités du pouvoir, et rappc» laient au peuple que scs défenseurs désintéressés et ses véritables organes n’habitent pas les hôtels et les palais.

PRÉFACE

( NOTEMBRR 1815.)

Pourquoi tes libraires ne cessent-ils de rouloirdes préfaces, et pourquoi les lecteurs ont-ils cessé de les lire? On agite tons les jours* dans de graves assemblées, une foule de questions bien moins importantes que celle-ci; et je me propose de la résoudre dans un ouvrage en 3 vol. iii-8«* qui , si l'on en permet la publication, pourra amener la réforme de plusieurs abus très-dangereux. Forcé, en attendant, de me conformer à l'usage, je nie creusais la tétc depuis un nsois pour trouver le moyen de dire au publie , qui ne s'en soucie guèré , qu’ayant fait des chansons, je prends le parti de les faire imprimer. Le Bourgeois- Gcnülbomtne , embrouillant son compliment à la belle comtesse , est moins embarrassé que je ne l’étais. J’appelais mes amis à mon aide; et l’un deux , profond érudit, vint, il y a quelques jours, m’offrir, pour mettre en tête de mon recueil, une dissertation qu'il trouve excellente, et dans laquelle il prouve que les flonfionê , les farlratUnàé , les tourelouribo , et tant d’autres refrains qui ont eu le privilège de charmer nos pères, dérivent du grec et de l'hébreu. Quoique je sois ignorant comme un ehausonnier, jai me beaucoup les traits d’érudition. Enchanté de

Digilized by GoogU

PRÉFACE

fîolte diiiei'tatioii , je tne préparais à en faire mrtn profit , ou plulül celui du libraire, lorsqu'un autre de mes amis, car j'ai beaucoup d'amis ( c'esi cc qu'il est bon du consigner Ici , attendu que les journaux pourront faire croire le contraire) ; lorsque, dis-je, un de mesnniis, homme de plaisir et de bon sens, m’apporta , d'un air empressé, un chiffon de papier trouvé dans le fond d'un vieux secrétaire.

« C’est de l'écriture de Collé) me dit-il du plus

■ loin qu'il m'aperçut. J’ai confronté ce fragment avec

■ le manuscrit des Mémoires du premier de nos ■cliansonuiers, et je vous en garantis l’autLenticité.

■ Vous Terrez , en le lisant, pourquoi il n'a pas

■ trouvé place dans ces Mémoires, qui ne contien-

■ nent pas toujours des choses aussi raisonnables. ■

Je ne me le fis pas dire deux fois , et je lus avec la plus grande attention ce morceau , dont le fond des idées me séduisit tellement, que d'abord je ne m'aperçus pas que le style pouvait faire douter un peu que Collé en fût l'auteur.

'Malgré toutes le# oliservalinns de mon ami le savant, qui tenait à ce que j’adoptasse su dissertation , je lis surde-cbamp le projet de me servir , pour in.i préface, de ce legs que le hasard me procurait dans l’héritage d'un homme qui n’a laissé que des collatéraux.

Ceux qui trouveront ce petit dialogue indigne de Collé pourront s’en prendre à l'ami qui me l'n fourni, et qui m'a assuré devoir en déposer le manuscrit chez un notaire , pour le soumettre à la confroiitulion des incrédules. Ces précautions prises, je le transcris ici en toute sûreté de conscience

PRÉFACE. 27

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