M. DC. XXX. IV
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on cher Guillaume, mon bon amy, l'affection que je t'ay tousjours portée durant ma vie m'est tellement empraint dans la mémoire, que j'estimerois estre
I. Cette pièce, fort rare, n'est point mentionnée par M. Brunet dans son Manuel.
i68 Appendice.
ingrat si je ne revenois de l'autre monde pour t'en faire paroistre quelque eschantilion après ma mort.
Pour ce faire , j'ay obtenu de nostre viel nautonnier Caron de me repasser quelque peu de temps le fleuve dans sa barque (car, de me précipiter comme je le fis lorsque je quittaj le monde et t'ay dit adieu , je me suis bien gardé de le faire). Il m'a donc accordé cette courtoisie de gratis, et m'a promis la même faveur pour tous ceux de nostre célèbre troupe; laquelle j'ay fait authentiquement enregistrer. Mais j'ay craincte qu'il ne s'en recompence au triple sur les commediens du Jeu de Paume de la Fontaine.
Le Gros Guillaume.
Quelle voix est-ce là , qui me trouble les sens t Quy est-ce quy parle à moy sans se faire apparoistre ?
L'Ombre.
L'ombre, se faisant apparoistre , dit :
Ne festonne donc point : je suis* Gauthier Garguille , celuy qui par cy-devant a eu l'honneur d'estre comme toy de ces illustres trouppes royalles, et l'un de tes plus affectionnez.
Le Gros Guillaume.
Est-ce toy, illustre Gauthier Garguille, quy a esté autrefois la merveille des comédiens de la France, lequel, par des naifves et admirables actions, tu t'es faict admirer par les plus excellens esprits de ce temps, et de plus a eu la faveur d'estre aimé du plus grand prince du monde?
Appendice. 169
L'Ombre.
Mon esprit ne s'est jamais repeu de vanité; c'est pourquoy il rie m'en est point resté pour avoir de vaine gloire des perfections que tu me attribues. Je les ay tousjours laissé à ses nouvelles trouppes S quy sont tellement enflées de vaine gloire, qu'ils s'estiment entre les Phenixs . du temps, et toutes fois la plus part ne sçavent les règles de la grammaire françoise et ny la prononciation d'un vers.
Le Gro's Guillaume*
Quel que tu sois, laissons, je te prie, le monde comme il est. Ce n'est pas chose nouvelle de voir des docteurs d'Arcadie quy ont les visages d'hommes et les oreilles d'asnes : il faut que tout le monde vive (comme dit le proverbe, larrons et autres), et, d'autre part, mon humeur n'est point à censurer personne. Je te prie seulement , si tu veux que je croye que tu sois l'esprit ou l'ombre de mon pauvre amy defunct Gauthier Garguille, dy moy les causes quy t'ont porté de quitter l'a^greable séjour et les grands contentemens que je sçay que les bienheureux fcomme tu puisse estre) jouissent des délices aes Champs-Elysées.
I . Ces nouvelles troupes ètoient celle du Jeu de Paume de la Fontaine, dont il a été question dans la pièce précédente , et celle qui, après avoir joué avec succès devant la cour à Fontainebleau , avoit en récompense obtenu de donner des représentations au faubourg Saint-Germain. Cette troupe doit être celle dont parle Tallemant (t. 10, p. 51) comme ayant eu la Béjard, et n'ayant existe que peu de temps i Paris.
lyo Appendice.
L'Ombre.
C'est, mon cher amy, cest agréable séjour et ces grands contentemens dont tu me parles quy m'ont incité à te venir revoir, pour t'asseurer qu'ils sont encore plus grands aue tu ne les sçaurois jamais exprimer, et de pius, que dans ces délices tous les commediens quy se sont rendus (comme toy) parfaicts en cest ancienne et honorable exercisse ont aussi bien que dans ce monde la faveur d'estre les bienvenus avec les grands; et te puis encore asseurer que ceste très-louable profession est en telle estime de par de là , aue nos desfuncts et anciens prédécesseurs Valleran «, Laporte * et autres célèbres acteurs sont rêverez et honorez comme des demy dieux , et n'ont d'autres fréquentations qu'avec les Caesars, les Pompées, les Henris, et ainsi de tous magna* nîmes roys et empereurs quy ont autre fois, sous leur nom, faict trembler tout le circuit de la terre. Ils n'estiment pas faire un bon entretien si quelqu'un des nostres n'est de la compagnie. Alexandre le Grand tient à grand honneur lorsque Valleran ou Laporte luy font la faveur de le visiter, ce qu'ils font rarement. Tu sçay que les