‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 243 sur 249 · L'HOMME AU MIROIR · texte numérisé non relu

L'HOMME AU MIROIR

L'été dernier, en voyage ,

J'eus pour compagnon Un certain grand personnage

Dont je tais le nom.

Bien qu'il eût un parfum d'ambre Et de dignité ,

Je fus son voisin de chambre Sans trop de fierté.

Quoiqu'on le prit pour un prince

Suivi d'un valet, La cloison était fort mince

Qui nous isolait ;

Si bien que, sans y prétendre,

Et comnie en rêvant, De mon lit je pus entendre

L'entretien suivant :

a Bonjour, toi, le seul que j'aime

(C'est lui qui parlait), Mon complice , autre moi-même ,

Causons, s'il te plaît.

« Tu me vois dans l'allégresse

Lorsque je te vois.

Il faut que je te confesse

Une bonne fois.

a Tu sais imposer au monde ,

Homme sérieux, Par ta morgue et ta faconde.

Que peut-on de mieux?

« Tu sais porter haut la tête

Gomme un baldaquin ;

Mais tout bas , moi , je te traite

De fieffé coquin.

(c Tu servis sans trop de honte

La France et le roi ; Mais tu sais qu*en fin de compte ,

Ton pays, c'est toi.

fc Tu veux maintenant la gloire

Du parfait chrétien ; Tu fais semblant de tout croire

Et ne crois à rien.

m a Voici pour toi la morale

Et le droit canon :

Fuir avec soin le scandale ,

Mais , le reste , non .

M Tu rends les femmes aimables

En les courtisant, Et les hommes favorables

En les méprisant.

tt Un mari veut qu'on l'emploie Dans quelque bureau :

C'est sa femme qu'il t'envoie.

Un joli morceau.

« Tu n'as pas les ridicules Des gens trop rangés.

N'ayant guère de scrupules Ni de préjugés.

« Quelquefois, vrai , je t'admire Sans te regarder;

Mais te reg^arder sans rire ?

C'est trop demander.

« Monsieur, ornez-vous la tête De ce blanc clocher.

Votre couverture est faite ; Allez vous coucher. »

Ainsi finit la semonce.

Alors j'attendis Quelle serait la réponse ;

Plus rien n'entendis.

En pareille conjoncture , Qu'eussiez-vous fait? Moi,

Je mis l'œil à la serrure , Et je me tins coi.

Mais voilà ce qui m'étonne Encore aujourd'hui ,

C'est que je ne vis personne, Personne que lui.

Pour résoudre ce problème ,

Je dus concevoir Qu'il se parlait à lui-même

Devant son miroir.

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