LES RATS
Que font-ils donc dans mon alcôve étroite? En tous les sens j'ai beau me retourner, De droite à gauche , et puis de gauche à droite , Dans le tympan ils viennent me corner!
J'entends partout s'effondrer ma muraille, Grincer le bois et le plâtre gémir ; Dieu ! les Titans commencent leur bataille ! . . . Les rats m'empêchent de dormir.
Quel bruit! il pleut! il vente! je frissonne! Là-bas, l'hiver.... Je pense avec horreur Au malheureux que le froid aiguillonne ; Je songe encore au pauvre voyageur.
Dans la forêt, que l'aquilon tourmente, Il marche seul, oh! comme il doit frémir! La forêt tombe... et la mer écumante!... Les rats m'empêchent de dormir.
Les yeux fermés, combien je vois de choses Que je ne vis jamais les yeux ouverts : Des diables noirs et des sylphides roses Tourbillonnant dans des nuages verts.
Bien loin, là-bas, j'aperçois une femme,
Fleur du désert, que maltraite un émir
Je vois crouler les tours de Notre-Dame ! . . . Les rats m'empêchent de dormir.
J*ai traversé l'océan Atlantique , J'ai découvert des pays inconnus :
Un continent que je nomme Amérique, Des fleuves d*or et des hommes tout nus. Je veux bien haut proclamer ma conquête; Sur un .rocher j'essaye à m'affermir ; Le rocher roule et me casse la tête ! . . . Les rats m'empêchent de dormir.
Ah ! qu'il est doux de battre la campagne ! Je laisse aller mes jambes au hasard ; Parbleu ! je suis dans la blonde Allemagne , Je m'en vais voir Jellachich et Mozart ! Je vois rouler des torrents d'eau-de-vie, S'enfuir des rois et des canons vomir; Et nos tambours entrent dans Varsovie!... Les rats m'empêchent de dormir.
Sur le soleil j'ai braqué ma lunette; Je sens vers lui des ailes m'élever; Chemin faisant, je trouve une planète Que Leverrier n'eût pu jamais trouver!
Je t'y rencontre , ô ma belle maîtresse ; Que viens-tu faire ?. . . Ah ! je me sens blêmir ! . . . Un vieux magot sous mon nez la caresse.... Les rats m'empêchent de dormir.
Bon ! me voilà dans les sombres abimes ! Je reconnais Babylone et Paris;
De Tarsenic je compte les victimes ; Dieu ! quel monceau de rats et de maris ! Au bord fatal je cherche en vain Voltaire ; Près de Lafarge est mon chien Casimir. . . . J'irai demain chez mon apothicaire; Les rats nie laisseront dormir!
LES ÉGREVISSES.
Am de Paillasse,
Les écrevisses autrefois
Ne marchaient qu'en arrière ; Voici que des docteurs sournois Nous prouvent le contraire.
Mais , croyez-le bien ,
Ils n'en savent rien , Ce sont pures malices ;
Je les vois toujours
Marcher à rebours :
Vivent les écrevisses!
Croyez-en ces poissons savants,
Tout est en décadence ; Les morts ont tué les vivants
Bien avant leur naissance.
Pauvres écrivains, Vos efforts sont vains ;
Allez , prêtres novices , Baiser les autels Des dieux immortels;
Vivent les écrevisses ! '
Oui, bientôt on s'habillera Suivant l'antique mode.
Dans tous les arts on proscrira La nouvelle méthode;
Ils sont préparés
A siffler Duprez, Ponchard fait leurs délices ;
Quant à Rossini ,
C'est déjà fini; Vivent les écrevisses !
Supprimons les inventions
De l'école nouvelle ; Le gaz et ses explosions Valent-ils la chandelle?
Les chemins de fer,
Vomis par l'enfer, Sont du diable complices ;
Parbleu ! les coucous
Étaient bien plus doux !
Vivent les écrevisses !
Doucement nous remonterons
Le fleuve de la vie; Peut-être que nous trouverons
Sa source en Moscovie :
Nos filles , nos sœurs , Pour de grands seigneurs
Garderont leurs prémices !
Nous aurons des rois, Nous en aurons trois !
Vivent les écrevisses !
Mais les écrevisses , ma foi ,
Sont fort bonnes à table :
Dans du vinaig[re , croyez-moi ,
C'est un mets délectable.
Pour des crustacés , Ce n'est point assez ,
Joignons-y des épices ; Nous les mangerons , Et nous chanterons :
Vivent les écrevisses !
LA MEUNIERE ET LE MOILIX
Elle est belle, la meunière, Et son moulin est béni ; Elle est là , joyeuse et fière , Comme l'oiseau dans son nid.
Il est là , sur la colline , Gomme un géant s'éle^ant ; Il étend sa longue échine Et ses bras rouges au vent.
Il est deux choses sur terre Dont mon cœur est plein :.
J'aime la meunière, J'aime le moulin.
Voyez comme elle est pimpante , Avec son simple jupon ; Écoutez comme elle chante
Et rechante sa chanson.
Voyez-le , fier sur sa base , S 'agitant soir et matin ; Écoutez comme il écrase Les épis qui font le pain.
Il est deux choses sur terre Dont mon cœur est plein :
J'aime la meunière.
J'aime le moulin.
Oui, j'en jure par mon âme,
Celui-là serait heureux
Qui pourrait avoir pour femme
La meunière que je veux.
Il produit dans sa journée
Quatre beaux sacs ronds et blancs ;
Il rapporte par^ année
Au moins sept à huit cents francs.
Il est deux choses sur terre Dont mon cœur est plein :
J'aime la meunière.
J'aime le moulin.
Le moulin sans la meunière,
C'est le verre sans le vin;
Mais aussi c'est vin sans verre
Que meunière sans moulin.
J'aurai des enfants, j'espère,
Mais il me faudrait enfin
La meunière pour les faire ,
Pour les nourrir, le moulin.
Il est deux choses sur terre Dont mon cœur est plein J'aime la meunière , J'aime le moulin.