LE CARNAVAL
A L'ASSEMBLÉE KATIOOliALE.
Je suis moulu , j'ai la tête fêlée ; Quel cauchemar! quel affreux bacchanaJ ! Mes chers amis, je viens de l'Assemblée ; Nos députés fêtaient le carnaval.
Tous déguises , ventrus ou démocrates , Dissimulaient leurs voix et leurs talents ; A droite étaient des diahles écariates ; Sur la montagne erraient des pierrots blancs.
Et cependant le costume et le masque Allaient si bien à chaque mannequin , Qu'on ne voyait , dans la troupe fantasque , Pas un paillasse et pas un arlequin.
L*archet en main , siégeait sur une table Dupin-Musard , Dupin-Paganini , Dupin poli , Dupin méconnaissable , Dupin ganté, brossé, frisé, verni.
Thiers en chicard s'élançait à la danse ;
Gargantua sorti de son étui ,
Il était grand , grâce à l'impertinence
De son plumet trois fois plus haut que lui.
Un autre avait les traits d'AIcibiade : C'était Grémieux — Près de lui, frais tondu , Oubhant tout , ses mœurs et sa triade , Pierre Leroux sautait comme un pendu.
Dans un fauteuil était un petit père , Maigre et chétif , avec un habit vert ; Je reconnus le masque de Voltaire :
Le croirait-on?... C'était Montalembert.
Il s'écriait : « Le pape n'est qu'un homme !... »
Il foudroyait les jésuites surpris :
Et je voyais les citoyens de Rome
Trembler devant le Romain de Paris.
IVS GUSTAVE KADAUD.
Falloux et l]ii , joints par la destinée , Sans être amis, ont le même drapeau ; Ainsi Ton voit, sur une cheminée.
Près de Voltaire un buste de Rousseau.
Une peau d'ours couvrait deux personuag^es Qui , tour à tour, servirent les tyrans ; £t les huissiers poursuivaient trois sauvag^es Qui refusaient de toucher vingt-cinq francs.
Preux défenseur des veuves en souffrance , Second ténor, des premiers au besoin , Bac soupirait une tendre romance , Et se tenait tranquille dans son coin.
■ Sur un amas de titres et de chartes , Trônait Barrot, qui prévit Février, Le grand Barrct, Barrot tireur de cartes. Magnétiseur, somnambule et sorcier.
Il prédisait à monsieur La Palisse Que nous mourrions avant d'être enterrés ; A trois maris, qu'ils auraient la jaunisse, A deux banqiricrs, qu'ils seraient décorés.
Le gros Thouret paraissait en abeille , Favre en curé, Changarnier en pékin ; Je vis Lagrange en marquis de la veille, Avec Murât en roi du lendemain.
Mole chantait une ronde bachique , Mauguin tonnait contre les avocats ; Berryer criait : « Vive la République ! ... » Greppo parlait, Charras ne parlait pas.
Dieu ! quel gâchis ! quel étrange amalgame ! Comment va-t-on les retrouver demain ?
J'ai vu Nadaud composant un gros drame, J*ai vu Hugo la truelle à la main.
Chacun des deux , par un échange honnête , De son confrère avait pris la façon :
L'un- bâtissait des murs comme un poëte, L'autre faisait des vers comme un maçon.
Pourtant, je vis aussi, je le confesse, Des citoyens plus dignes de ce nom , Loin de la foule, ainsi que la sagesse. Loin des excès, comme on peint la raison.
Ils étaient peu , mais grande est Tespérance
Qui les soutient à travers les partis ;
Je saluai l'avenir de la France ,
Et, tenant bien mes poches, je sortis.
En franchissant cette enceinte sonore , Je vis, flairant la salie des élus, Emile, et ceux qui n'y sont pas encore, Avec Armand, et ceux qui n'y sont plus.
Dansez , sautez : le carnaval commence ; Ouvrez la Chambre et fermez l'Opéra ; Déguisez-vous , députés de la France, Déguisez- vous , et l'on vous aimera.