‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 64 sur 249 · LE CARNAVAL · texte numérisé non relu

LE CARNAVAL

A L'ASSEMBLÉE KATIOOliALE.

Je suis moulu , j'ai la tête fêlée ; Quel cauchemar! quel affreux bacchanaJ ! Mes chers amis, je viens de l'Assemblée ; Nos députés fêtaient le carnaval.

Tous déguises , ventrus ou démocrates , Dissimulaient leurs voix et leurs talents ; A droite étaient des diahles écariates ; Sur la montagne erraient des pierrots blancs.

Et cependant le costume et le masque Allaient si bien à chaque mannequin , Qu'on ne voyait , dans la troupe fantasque , Pas un paillasse et pas un arlequin.

L*archet en main , siégeait sur une table Dupin-Musard , Dupin-Paganini , Dupin poli , Dupin méconnaissable , Dupin ganté, brossé, frisé, verni.

Thiers en chicard s'élançait à la danse ;

Gargantua sorti de son étui ,

Il était grand , grâce à l'impertinence

De son plumet trois fois plus haut que lui.

Un autre avait les traits d'AIcibiade : C'était Grémieux — Près de lui, frais tondu , Oubhant tout , ses mœurs et sa triade , Pierre Leroux sautait comme un pendu.

Dans un fauteuil était un petit père , Maigre et chétif , avec un habit vert ; Je reconnus le masque de Voltaire :

Le croirait-on?... C'était Montalembert.

Il s'écriait : « Le pape n'est qu'un homme !... »

Il foudroyait les jésuites surpris :

Et je voyais les citoyens de Rome

Trembler devant le Romain de Paris.

IVS GUSTAVE KADAUD.

Falloux et l]ii , joints par la destinée , Sans être amis, ont le même drapeau ; Ainsi Ton voit, sur une cheminée.

Près de Voltaire un buste de Rousseau.

Une peau d'ours couvrait deux personuag^es Qui , tour à tour, servirent les tyrans ; £t les huissiers poursuivaient trois sauvag^es Qui refusaient de toucher vingt-cinq francs.

Preux défenseur des veuves en souffrance , Second ténor, des premiers au besoin , Bac soupirait une tendre romance , Et se tenait tranquille dans son coin.

■ Sur un amas de titres et de chartes , Trônait Barrot, qui prévit Février, Le grand Barrct, Barrot tireur de cartes. Magnétiseur, somnambule et sorcier.

Il prédisait à monsieur La Palisse Que nous mourrions avant d'être enterrés ; A trois maris, qu'ils auraient la jaunisse, A deux banqiricrs, qu'ils seraient décorés.

Le gros Thouret paraissait en abeille , Favre en curé, Changarnier en pékin ; Je vis Lagrange en marquis de la veille, Avec Murât en roi du lendemain.

Mole chantait une ronde bachique , Mauguin tonnait contre les avocats ; Berryer criait : « Vive la République ! ... » Greppo parlait, Charras ne parlait pas.

Dieu ! quel gâchis ! quel étrange amalgame ! Comment va-t-on les retrouver demain ?

J'ai vu Nadaud composant un gros drame, J*ai vu Hugo la truelle à la main.

Chacun des deux , par un échange honnête , De son confrère avait pris la façon :

L'un- bâtissait des murs comme un poëte, L'autre faisait des vers comme un maçon.

Pourtant, je vis aussi, je le confesse, Des citoyens plus dignes de ce nom , Loin de la foule, ainsi que la sagesse. Loin des excès, comme on peint la raison.

Ils étaient peu , mais grande est Tespérance

Qui les soutient à travers les partis ;

Je saluai l'avenir de la France ,

Et, tenant bien mes poches, je sortis.

En franchissant cette enceinte sonore , Je vis, flairant la salie des élus, Emile, et ceux qui n'y sont pas encore, Avec Armand, et ceux qui n'y sont plus.

Dansez , sautez : le carnaval commence ; Ouvrez la Chambre et fermez l'Opéra ; Déguisez-vous , députés de la France, Déguisez- vous , et l'on vous aimera.

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