‹ Chansons de la BoîteChapitre 1 sur 45 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

L'auteur ayant estimé qu'un livre publié sans préface ressemblait à un nlonsieur courant les rues» sans chapeau, m'a prié d'être le chapelier du « troisième » enfant, le dernier-né de la couvée, et de le présenter au Public. Aussi bien, je suis un habitué de la c Boite », et m'intéresse à ce qu'on y débite, parce qu'il me paraît que ces refrains familiers qui cinglent, au passage, les ridicules et les canailleries de. l'heure présente, sont mieux que de banales chansons, et plutôt les chapitres d'une chronique vivante. Le romancier qui les raconte en vers faciles ne quitte jamais sa belle humeur. Il égratigne, mais n'écorche pas. Ceux qui se sentant morveux n'ont qu'à se moucher. Il n'y a place, avec lui, ni pour les cris d'indignation, ni pour les plaintes douloureuses, mais simplement pour le rire... de toute couleur, il est vrai.

II Préface.

Si vous voulez savoir comment se passent les choses, je vais vous le dire : de son œil bridé de malice, clignotant de philosophie narquoise, Maitre Fursy surveille les événements et les hommes. Il les fixe, dans leur flagrant délit, lâche le Séclic, et... vlanl l'instantané est pris. Il le développe le matin, le chante le soir. Puis le tableau s'accroche en la galerie ouverte. Un autre suit. Peu à peu la collection se complète, et c'est bientôt, trop tôt, tant les jours sont rapides, une année nouvelle, qui s'enchâsse dans la mosaïque du siècle. Ainsi s'accomplit le travail de T « actualité », qui ne chôme jamais. Les hommes et les choses fournissant la matière première que Tinfatigable ouvrier pétrit > avec une verve qui se renouvelle sans cesse, un entrain qui ne tarit pas. L'esprit gaulois est l'huile qui alimente la lampe dont il s'éclaire.

Tous les ans, les fabliaux de la « Boite » , réunis en volume, donnent l'histoire intime et blagueuse de Tannée qui va finir, joyeusement chroniquée par ce Saint-Simon au tout petit pied chaussé d'une pantoufle, et c'est ainsi qu'est né celui que je vous # présente, aujourd'hui, à son entrée dans le monde, en réclamant pour lui l'indulgente bienveillance du lecteur.

Préface.

ni

Ce volume porte le double millésime 1900- 1901, à cheval sur les deux années, dont il est le bréviaire satirique. Elles furent fertiles, et il y eut bien de& épis à glaner. Le flâneur qui se complique d'un sage commerçant, y tient ses écritures en partie double^ il a divisé son livre en deux compartiments : dans le premier il caresse « tout le monde », des gifles de sa trique, et s*en prend à la foule qui passe à portée : c'est vous, c'est moi, ou les autres qui écopent. Dans le second, il fouaille « ceux qui gouvernent », et s'adresse à Messieurs de la Politique. Là, il est plus rosse. Dame! il y a place pour mieux taper, et vrai ! ça résonne : c'est si creux. Mais j'ai ouï dire qu'ici, les victimes manquérentparfoisde résignation. Certaines se fâchèrent, au lieu de rire comme font les gens, d'esprit, auxquels ils ne ressemblent guère, et témoignèrent, avec Figaro, que ce sont surtout les petits hommes qui redoutent les petits écrits.

Dans le compartiment de « tout le monde », l'auteur proteste contre le vilain bruit qu'on avait fait . cotrfir, de la mort des chansonniers. « Les chansonniers morts, dit-il, allons donc ! jamais ils ne se sont si bien portés. » Et il le prouve en chantant : « Je chante, donc je suis! » comme écrivait Des-

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Préface*

cartes. Et voici que de sa trique, il cingle V Assistance publique, cette institution humanitaire qui s'assiste surtout elle-même, laissant crever de faim les misérables auxquels elle refuse la miche secourable ; puis c est la Course.de PariS'Berlin^ ou Tenvahissement de TAllemagne... par les automobiles, conquête, hélas ! trop pacifique ; les Accidents de Tramways^ qui se succèdent plus rapides que les tramways eux-mêmes... Renouvelez ! Messieurs les wattmanns, renouvelez!... Parfois, il se fait le peintre de petits tableaux de genre, caricatures des types de Tépoque, à la façon de Carie Vernet. Tels le Vernissage f avec son panorama de figures grotesques très vivantes et très vues ; les Soireux, qu'escorte une amusante partition de Victor Roger; les Répétitions générales, cinématographe de ces représentations singulières données devant l'assistance lugubre de spectateurs blasés. Il y a de tout dans ce musée comique, même de la poésie, ou le diable m'emporte 1 lisez plutôt Madame, je voudrais ! une idylle gracieusement gaillarde que Delniet a illustrée de sa musique de mélancolie souriante ; V Amour et la Savante^ un conte en versiculets, qui fleure son xvni" siècle; j'en passe, et des meilleurs.

Plus riche encore est le compartiment de « ceux

Préface. . v

qui gouvernent », où la satire grandit, plus âpre, plus aiguë, comme une moderne Mazarinade, et nous saisit d'autant mieux qu'elle s'attaque courageusement au « manche », écho de la doléance des petits, de ceux qui souffrent, qui pa3'ent et qu'on opprime, et n'ont d'autre revanche que la chanson.

A citer : Triomphe de la République^ xxn potpourri, à propos de l'inauguration du groupe de Dalou, où le peuple et le gouvernement manquèrent paiement de tenue; la Haute Coutj devant laquelle la défense républicaine défendit, avec tant d'ardeur, la République qu'on n'attaquait pas, comme jadis, ce chien de Terre-Neuve qui se jetait à l'eau pour sauver des canards qui nageaient mieux que lui ; la Légende du vieux Démocrate^ petit conte philosophique et réflexe, d*une ironie sanglante; Si les journaux avaient voulu..., une fantaisie pleine d'humour; M. Kruger à VÉlysée^ une chanson de comique presque douloureux. La politique étrangère reçoit aussi son paquet, car pour Fursy il n'y a pas de frontières, et le chansonnier expédie en (Quelques couplets plutôt vifs, V Expédition de Chine; le Feld Maréchal Guillaume II ; V Éducation d'Êdouard VII; le Mariage de la reine Wilhelmine; les Mésaventures

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Préface.

d'un Roi et d'une RcinCy ou les indiscrétions de la Presse, à propos d une grossesse royale; c'est tout un cours d'histoire universelle, où Bossuet n'a rien à voir. — Comme bien vous pensez, TExposition Internationale, la grande mystification universelle, a fourni aussi son thème, — de son inauguration, faite dans les gravats, à sa fermeture faite dans la déception, — tout y est chansonné et, avant tout, en des refrains burlesques, les croix distribuées aux chalets de nécessité, et l'hôtel des souverains dont les volets, toujours fermés, faute de locataires, donnèrent fâcheuse réputation au quartier.

Le volume se termine par les dernières chansons parues, celles qui ont trait au voyage du Czar en France, et ce ne sont pas les moindres, puisqu'elles valurent à leur auteur, faute de Bastille, quinze jours de fermeture de la « Boite », l'esprit français n'ayant pu trouver grâce devant le gouvernement d'un pays où l'on parle toujours de Liberté, avec beaucoup d'émotion, comme on parle d'une personne absente. De celles-ci, je recommande la lecture, qui se recommande d'elle-même, ayant la curiosité d'un Musée secret, l'attrait du fruit défendu, et le parfum de nouveauté ; V Impromptu de Compiègne, entre autres est d'ailleurs une cri-

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Préface. vu

tique sérieuse, sous une forme très en dehors, de la poésie plutôt fâcheuse qu'Edmond Rostand dédia à l'Impératrice, hommage de forme si singuHère, quelle frisait l'impertinence, ainsi que l'indique

à souhait la goguenardise du chansonnier.

Et maintenant, je souhaite à mon filleul un succès égal à celui qu'obtinrent ses ainés.

FÉLIX DUaUESNEL.

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