‹ Chansons de mer et d'outre merChapitre 51 sur 66 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

Tu me demandes pourquoi je prends,

Au soleil couchant,

Lorsque je quitte la ville,

Au lieu du grand chemin tranquille

Où l'on peut si longtemps marcher sans se lasser,

Sous la fraîcheur du soir et des tamariniers.

Ce sentier étroit,

Ce rude sentier

Qui va vers les bois

Et où le cœur bat

A se déclancher.

Comme une grosse montre

Qu'on aurait sous le bras.

Tandis que çà et là

Le regard rencontre

Des chèvres au bout des rochers.

Je te répondrai sans détour.

Ton front est rêveur, tu aimes l'Amour

Et ton cœur est heureux quand tu songes

Qu'il est au monde,

Dans les villes et dans les villages,

Des visages

D'une beauté si parfaite

Que les regarder un moment

Est pour les yeux la plus douce fête

Et pour le cœur le plus cher tourment;

Car la vie alors se retire

De l'âme que l'Amour a troublée

Et se réfugie extasiée

Dans les prunelles en délire.

Mon ami, c'est pour un de ces visages-là.

Que je prends.

Au soleil couchant.

Ce sentier rude et fatigant.

Mais qui finit dans un beau paysage

Où sont d'adorables villas.

Comme au fond de la nuit surgit parfois

Un rêve.

Ainsi surgit soudain à mes yeux le cottage

Où je vois

Lisant dans un jardin rose de bégonias,

Une jeune inconnue

Qui fermant son livre,

Me jette, indifférente, un regard qui m'enivre.

Il y a de tout dans ce regard d'enfant :

De l'espérance et des sourires,

Des parfums et des souvenirs,

De la musique et du printemps.

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