LA VISION
Tu me demandes pourquoi je prends,
Au soleil couchant,
Lorsque je quitte la ville,
Au lieu du grand chemin tranquille
Où l'on peut si longtemps marcher sans se lasser,
Sous la fraîcheur du soir et des tamariniers.
Ce sentier étroit,
Ce rude sentier
Qui va vers les bois
Et où le cœur bat
A se déclancher.
Comme une grosse montre
Qu'on aurait sous le bras.
Tandis que çà et là
Le regard rencontre
Des chèvres au bout des rochers.
Je te répondrai sans détour.
Ton front est rêveur, tu aimes l'Amour
Et ton cœur est heureux quand tu songes
Qu'il est au monde,
Dans les villes et dans les villages,
Des visages
D'une beauté si parfaite
Que les regarder un moment
Est pour les yeux la plus douce fête
Et pour le cœur le plus cher tourment;
Car la vie alors se retire
De l'âme que l'Amour a troublée
Et se réfugie extasiée
Dans les prunelles en délire.
Mon ami, c'est pour un de ces visages-là.
Que je prends.
Au soleil couchant.
Ce sentier rude et fatigant.
Mais qui finit dans un beau paysage
Où sont d'adorables villas.
Comme au fond de la nuit surgit parfois
Un rêve.
Ainsi surgit soudain à mes yeux le cottage
Où je vois
Lisant dans un jardin rose de bégonias,
Une jeune inconnue
Qui fermant son livre,
Me jette, indifférente, un regard qui m'enivre.
Il y a de tout dans ce regard d'enfant :
De l'espérance et des sourires,
Des parfums et des souvenirs,
De la musique et du printemps.