‹ Chansons de P.-J. de Béranger 1815-1834Chapitre 279 sur 315 · A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

A M. DE CHATEAUBRIAND

Septembre -f 834.

Ajh cI’OcUvïp.

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,

Fuir son amour, notre encens et nos soins? N’entends-tu pas la France qui s’écrie :

Mon beau cief pleure une étoile de moins?

Où donc est-il? se dit la tendre mère.

Battu des vents que Dieu seul fait changer, Fauvre aujourd’hui comme le vieil Homère, Il frappe, hélas ! au seuil de l’étranger.

Proscrit jadis, la naissante Amérique Nous le rendit» après nos longs discords, Riche de gloire et, Colomb poétique,

D’un nouveau monde étalant les trésors.

Le pèlerin de Grèce et d’Ionie,

Chantant pins tard le Cirque et l’Alhambra... Nous revit tous dévots à son génie,

Devant le Dieu que sa voix célébra.

De son pays, qui lui doit tant de lyres, Lorsque la sienne en pleurant s’exila,

Il s’enquérait aux débris des empires Si des Français n'avaient point passé là.

C’était l’époque où, fécondant, l’histoire,

La grande épée, effroi des nations, Resplendissante au soleil de la gloire,

En fît sur nous rejaillir les rayons.

Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse Brille à tes chants d’une noble rougeur *. J’offre aujourd’hui, pour prix de mon ivresse, Un peu d’eau pure au pauvre voyageur.

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,

Fuir son amour, notre encens et nos soins? N’entends-tu pas la France qui s’écrie :

Mon beau ciel pleure une étoile de moins?

Des anciens rois quand revint la famille,

Lui, de leur sceptre appui religieux,

* Dans un des couplets qui precedent celui-ci , je parle de, lykks que la France doit à M de Chateaubriand. Je ne crains pas que cc vers soit démenti par la nouvelle reoie poétique, qui, née sous les ailes de l’aigle, s’est, arec raison, glorifiée souvent d’une telle origine. L'mlluencc de l’auteur du Giaic du Chiiistmnismc s’est fait ressentir également à l’étranger, et il y aurait peut-être justice h reconnaitte que le chantre de Chil.l Harold est de la lamille de René.

Après cc que jo viens de rappeler du grand nionvemrnt qu’il a donné à la poésie moderne il importe peu à M. de Chateaubriand que je répété ici cc qu’en 18113 j’ai dit, dans ma préface, de l'influence particulière de scs ouvrages sur les études de ma jeunesse. Je crois plus à propos de faire ressouvenir qu’en IS29 M. de Chateaubriand m’ayant honoré de marques d’intérct et d'estime, en fut v vement réprimande par 1rs organes du pouvoir auquel la France était livrée. Je roU;is d’avoir ai faiblement acquitté ma dette envers le plus grand écrivain du siècle, surtout quand je pense qu’il a consacré quelques pages à immortaliser mes chansons. Cest un plaidoyer en leur faveur que la postérité lira sans doute-, mais l’avocat le plus cloquent ne saurait gagner toutes les causes. Puisse du moins la trop grande générosité de M. de Chateaubriand ne lui donner jamais de clients plus ingrats que le chansonnier qu’il a bien voulu placer sous la protection de son gfoic !

Crut aux Bourbons faire adopter pour fille La Liberté, qui se passe d’aieux.

Son éloquence à ces rois fit l’aumône : Prodigne fée, en ses enchantements,

Plus elle voit de rouille à leur vieux trône, Plus elle y sème et fleurs et diamants.

Mais de nos droits il gardait la mémoire.

Les insensés dirent : Le ciel est beau. Chassons cet homme, et soufflons sur sa gloire, Comme au grand jour on éteint un flambeau.

Et tu voudrais t’attacher à leur chute ! Connais donc mieux leur folle vanité.

Au rang des maux qu’au ciel même elle impute, Leur cœur ingrat met ta fidélité.

Va; sers le peuple en butte à leurs bravades, Ce peuple humain, des grands talents épris, Qui t’emportait, vainqueur aux barricades, Comme un trophée, entre ses bras meurtris.

Ne sers que lui. Pour lui ma voix te somme D’un prompt retour après un triste adieu.

Sa cause est sainte: il souffre, et tout grand homme Auprès du peuple est l’envoyé de Dieu.

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,

Fuir son amour, notre encens et nos soins? N’entends-tu pas la France qui s’écrie :

Mon beau ciel pleure une étoile de moins?

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