SUR LA MORT DES JEUNES VICTOR ESCOUSSE ET AUGUSTE LEBRAS
Février 1832.
Air d’Angélinc.
Quoi ! morts tous deux, dans cette chambre close Où. du charbon pèse encor la vapeur !
Leur vie, hélas ! était à peine éclose.
Suicide affreux! triste objet de stupeur!
* J'ai connu cm deux jeunes gens, dont la fin a été si déplorable. Lchras m’avait adressé quelques pièces de vers patriotiques. Sa constitution était faible et maladive; mais tout annonçait en lui un cœur honnête et bon. Malgré l’accueil que je lui (is à la Force, où il vint inc voir, il cessa de me visiter après ■ua sortie. Je n'en puis donc dire que fort peu de chose. J'ai bien mieux connu Escoussr. CVst a la Force aussi qu’il vint me trouver, en m’apportant une fort jolie chanson que ma détention lui avait inspirer. Alors et depuis je lui prodiguai les marques du plus vif intérêt cl les conseils de l’cxpéricncc. Peu de jeunes auteurs m’ont fait concevoir une meilleure idée de leur avenir, moins par ses essais que par le jugement qu'avec tant de candeur il en portait lui-ménte. Lors du succès de FxRL'cn te Macrb, >1 m’écrivit : « Je me souviens de ce que vous m'avez
• dit; ne craignez rien; mon triomphe ne m’a pas cuivré. J’en
• ai été étourdi tout au plus cinq minutes. •
Son malheur fut celui qui menace plus ou moins aujourd’hui beaucoup d'hommes de sou âge, dans l'espèce de serre chaude où nous vivons La raison d'Escousse avait ' acquis une trop prompte maturité. Une tête ainsi faite sur un corps d'enfant n'est propre qu’a flétrir la jeunesse quand celte précocité n'est pas le rare effet d’une organisation particulière, elle produit un besoin de perfection qui, ne sachant à quoi se prendre, désenchante la vie h *on plus bel Age. Je n’attribue qu’a une sorte de découragement la funeste résolution de ce malheureux et intéressant jeune homme. Il y eut aussi fatalité pour Lebras et pour lui à s'ètre rencontrés avec des dispositions semblables.
Ils auront dit : Le monde fait naufrage :
Voyez pâlir pilote et matelots.
Vieux bâtiment usé par tous les flots,
Il s’engloutit : sauvons-nous à la nage.
Et, vers le ciel se frayant un chemin,
Ils sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants ! l’écho murmure encore L’air qui berça votre premier sommeil.
Si quelque brume obscurcit votre aurore,
Leur disait-on, attendez le soleil.
Ils répondaient : Qu’importe que la sève Monte enrichir les champs où nous passons! Nous n’avons rien, arbres, fleurs ni moissons. Est-ce pour nous que le soleil se lève?
Loin l'un do l’autre, peut-être tous deux se fussent-ils soumis il leur destinée, qu'ils s’encouragèrent à terminer violemment.
Une feuille publique a accusé Escuussc d'incrédulité absolue. Pour repuusscr cette accusation, je me crois obligé de citer les derniers mots de la lettre qu’il m’écrivit quelques heures avant l’exécution de son déplorable dessein: « Vous m'avez connu,
. Béranger: Dieu me permettra-t-il de voir du coin de l’œil la • place qu'il vous réserve là-haut i »
Outre les drames de Fxklch et de l’iusi III, Escousse a laissé des chansons d'un style un peu négligé sans doute, mais empreintes des nobles sentiments cl des pensées généreuses qui inspirèrent quelques actions do sa trop courte carrière.
On m’a raconté que, sur le point d'être surpris avec une personne que sa présence pouvait compromettre, il sc précipita d’un second étage dans une cour pavée. Son dévouement lui porta bonheur : il n’en résulta pour lui ni blessure ni contusion.
En 1830, le 28 juillet, il sc rendit de grand matin à la place de Crève, y combattit tout le jour, toute la nuit, et se trouva 1c lendemain à la prise du Louvre et des Tuileries. Après la victoire du peuple, Escousse ne dit mot des dangers qu'il avait courus, et, qur.iqu'il Tût pauvre et sans appui, no voulut jamais adresser de demaude d’aucun genre à la commission des récompenses nationales
El c’est à dix-neuf ans qu'il a volontairement mis lin à une existence qui promettait d'être si belle et ai féconde î
Et, vers le ciel se fravant un chemin,
Ils sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants! calomnier la vie!
C’est par dépit que les vieillards le font. ,\i Est-il de coupe où votre âme ravie,
En la vidant, n’ait vu l’amour au fond? , . Ils répondaient . C’est le rêve d’un ange ; • ■ . L’amour ! en vain notre voix l’a chante.
De tout son culte un autel est resté ;
Y touchions-nous l'idole était de fange. , Et, vers le ciel se frayant un chemin,
Es sont partis en se donnant la main,
Pauvres enfants! mais, les plumes venues, Aigles un jour, vous pouviez, loin du nid, Bravant la foudre et dépassant les nues,
La gloire en face, atteindre à son zénith.
Ils répondaient : Le laurier devient cendre. Cendre qu’au vent l’Envie aime à jeter;
Et, notre vol dût-il si haut monter,
Toujours près d’elle il faudra redescend] e.
Et, vers le ciel se frayant un chemin,
Ils sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants! quelle douleur amère N’apaisent pas de saints devoirs remplis? Bans la patrie on retrouve une mère,
Et son drapeau nous couvre de ses plis.
Ils répondaient : Ce drapeau «ra’on escorté Au toit du chef le protège endormi ;
Mais le soldat, teint du sang ennemi.
Veille et de faim meurt en gardant la porte. Et, vers le ciel se frayant un chemin,
Us sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants! de fantômes funèbres Quelque nourrice a peuplé vos esprits.
Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres;
Sa voix de père a dû calmer vos cris.
Ah! disaient-ils, suivons ce trait de flamme; N’attendons pas, Dieu, que ton nom puissant, Qu’on jette en l’air comme un nom de passant, Soit lettre à lettre effacé de notre âme.
Et, vers le ciel se frayant un chemin,
Ils sont partis en se donnant la main.
Dieu créateur, pardonne à leur démence ;
Ils s’étaient faits les échos de leurs sons,
Ne sachant pas qu’en une chaîne immense,
Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons L’humanité manque de saints apôtres Qui leur aient dit : Enfants, suivez sa loi. Aimer, aimer, c’est être utile à soi ;
Se faire aimer, c’est être utile aux autres.
Et, vers le ciel se frayant un chemin,
Ils sont partis en se donnant la main.