UNE IDÉE
Am : Soir pi matin sur la futisère.
Des maux présents l'âme obsédée Je rêvais en vrai songe-creux, Quand devant moi passe une idée.
Une idée! Oui, bourgeois peureux.
Celle-ci, Messieurs, jeune et belle, Est faible encor; mais je prétends, Si le bon Dieu prend pitié d'elle.
La voir grandir en peu de temps.
CHANSONS DE BERANGER
Je lui crie : — Où vas-tu, pauvrette?
Maint gendarme t'attend là-bas ; Des mouchards la foule te guette ; Le commissaire suit tes pas.
— Tant de peine qu'on leur voit prendre. Dit-elle, accroît l'espoir que j'ai :
Du peuple ils me font mieux comprendre; C'est un commentaire obligé.
— Moi qui suis vieux, pour toi je tremble; On va te barrer le chemin.
Vois ces bataillons qu'on rassemble , Ces escadrons le sabre en main.
— Bien mieux que tambours et trompettes Réveillant un cœur endormi ,
Je passe entre les baïonnettes Pour recruter chez l'ennemi.
— Fuis, mon enfant; fuis, je t'en prie; On détruira jusqu'à ton nom.
Vois-tu venir l'artillerie?
La mèche approche du canon.
— Peut-être aussi sera-t-il nôtre, Ce canon qui fait ton effroi.
C'est un avocat comme un autre :
Il peut demain plaider pour moi.
— Les députés t'ont prise en haine.
— Au plus fort ils donnent raison.
— Les ministres forgent ta chaîne.
— Mes ailes poussent en prison.
— Contre toi l'Église aussi gronde.
— A son encens j'aurai mon tour.
— Les rois te bannissent du monde,
— Je me cacherai dans leur cour.
Mais soudain quel affreux carnage !
Partout du sang ! partout la mort !
La discipline ôte au courage Le prix d'un héroïque effort.
C'est eu vain. Plus forte et plus calme, L'Idée , embrassant uu tombeau , Aux vaincus décerne une palme Et s'envole avec leur drapeau.
CHANSONS DE BERANGER