LE SAVANT
Uu bon vieillard cousultail une sphère.
A rêver vingt fois il se prend.
Vient un savant qui le regarde faire ,
Et dit tout haut : — Pauvre ignorant!
Apprends de nous les secrets que tu sondes,
Si tu n'es le fou qui, dit-on , Traite de fous ceux qui pèsent les mondes
Dans la balance de Newton.
A ce propos le vieillard de sourire :
— L'attraction m'a peu séduit.
N'en parlons pas ; mais vous , daignez nie dire
Comment la chaleur se produit.
Dans tout système, un seul fait qu'on ignore
Doit tenir le doute en éveil.
Or il vous reste à deviner encore
La grande énigme du soleil.
Vos devanciers vous ont dressé l'échelle : Montez; ils vous tendent la main.
Faites qu'à tous votre savoir révèle Un progrès de l'esprit humain.
Qui ne connaît jusqu'au moindre cratère
Ce monde orphelin de ses dieux?
Nous n'avons plus d'inconnu sur la terre :
Il nous faut l'inconnu des cieux.
Trop longtemps l'homme à la taille du globe
De ses dieux borna la hauteur.
Creusez le ciel ; que rien ne nous dérobe
L'œuvre sans fin du Créateur.
Le mouvement part de sa main féconde :
Suivez-le, mais les yeux ouverts, Et révélez à notre petit monde
Le Dieu Je l'immense univers.
Au sentiment accordez une place...
A ces mots le savant s'enfuit.
— Ce fou, dit-il, aurait besoin de glace.
Le sentiment n'est qu'un produit.
Mais le vieillard lui crie : — A tort, vous dis-je,
La mécanique est votre loi; C'est Dieu lui seul, oui, c'est Dieu qui dirige
Tous ces globes où l'homme est roi.
CHANSONS DE DERANGER
LES PAPILLONS
AïK '■ Une fillu cji un oiseau.
La grand' mère , au temps jadis, Répétait à la fillette :
Prie, enfaut, car tu grandis ; Le diable est là qui te guette.
Point de jeux trop séduisants.
Je suis vieille , on doit me croire.
Viens d'une àrae de douze ans, Ma fille, écouter l'histoire.
Crains le diable ; mais crois bien ]
Que l'enfer vaut mieux que rien. ;
Bis.
CHANSONS DE BERANGER
D'un village mis à sac Le diable emportait les âmes.
Il en avait un plein sac , Qu'il allait jeter aux flammes.
Las du fardeau, lui, si fort, S'est assis sous une treille.
La main au sac, il s'endort ; Car Dieu permet qu'il sommeille.
Crains le diable ; mais crois bien Que l'enfer vaut mieu.x que rien.
Des oiseaux l'ont reconnu :
Frères, disent-ils, courage!
Sans bruit , de l'ange cornu Courons entr'ouvrir la cage.
Vite, vite, au sac de cuir Leur bec fait un trou d'aiguille.
Par où , seule , a peine à fuir L'âme d'une jeune fille.
Crains le diable; mais crois bien Que l'enfer vaut mieux que rien.
Il s'éveille! Où se cacher?
L'âme avec les oiseaux vole Sous le toit d'un saint clocher.
Le malin ne s'en désole.
Dieu me défend d'aller là; Mais, sachez-le, ma colombe, Qui de mes rets s'envola Sous ma griffe un jour retombe.
Crains le diable ; mais crois bien Que l'enfer vaut n)ieux que rien.
Satan part, et les oiseaux De dire à l'âme sauvée :
Auricz-vous fait des réseaux Ou détruit quelque couvée?
— Non , messieurs les oisillons :
Plus coupable pécheresse , Pour chasser aux papillons, J'ai vingt fois manqué la messe.
Crains le diable ; mais crois bien Que l'enfer vaut mieux que rien.
— Dieu sourit au repentir :
Suppliez-le bien, pauvrette.
Pour vous nous allons bâtir Un nid dans notre retraite.
Ce toit, qui l'éveille aux champs, Vous rend la prière aisée.
Nous vous nourrirons de chants.
De fleurs, de miel, de rosée.
Crains le diable ; mais crois bien Que l'enfer vaut mieux que rien.
N'osant quitter ce séjour.
Sous la croix l'âme abritée D'abord soigne avec amour Les petits de la nitée.
Puis ce beau zèle s'éteint ; Même elle néglige encore , Chez des chantres du matin, Comme eux de bénir l'aurore.
Crains le diable ; mais crois bien Que l'enfer vaut mieux que rien.
Certain jour qu'ils vont au loin :
Quel ennuyeux tas de pierres !
Dit-elle; et qu'est-il besoin D'y sonner tant de prières?
Ciel! aux champs, dans un sillon, Que vois-je? Un papillon brille!
Certe, un si beau papillon N'est pas né d'une chenille.
Crains le diable, mais crois bien Que l'enfer vaut mieux que rien.
CHANSONS DE BERANGER
Elle vole, et, d'un élan, Jus(ju"à l'insecte elle arrive.
Sainte Vierge ! c'est Satan Qui lui crie : Ah ! fugitive, Je vous tiens. Ne priez pas ; C'est trop tard , vite à mon bouge !
Vous attraperez là-bas Des papillons de fer rouge. Crains le diable ; mais crois bien Que l'enfer vaut mieux que rien.
Nos oiseaux au toit qui pend Rentrent : 0 l'infortunée !
Le diable à l'œil de serpent D'en bas l'aura fascinée , Disent-ils. Où la chercher?
Dans les flammes éternelles.
Sans pouvoir l'en arracher Nous y brûlerions nos ailes.
Crains le diable ; mais crois bien Que l'enfer vaut mieux que rien.