‹ Chansons de P.J. de Béranger, anciennes et posthumes.-Chapitre 319 sur 340 · MA CANNE · texte numérisé non relu

MA CANNE

Am :

Le soleil aux champs d'aller nous fait signe; Chaque jour s'enfuit de fleurs couronné. Viens, mon compagnon, humble cep de vigne. Ami qu'en riant le sort m'a donné.

De quel cru fameux versas-tu l'ivresse?

L'ai-je célébré dans un gai repas?

Si jadis ta sève égara mes pas , Toi seul aujourd'hui soutiens ma vieillesse. A travers bois, prés et moissons,

Allons glaner fleurs et chansons.

Bis.

Ce fut ma nourrice : » Enfant, disait-elle, « Vois, écoute, lis. » Ou, prenant ma main : « Suis-moi hors des murs; la campagne est belle, 1 Viens cueillir, pauvret, les fleurs du chemin. » Depuis , loin des biens dont la soif dévore , La Muse à mon feu prit goût à s'asseoir, Et, quoique affaiblie, a des chants du soir Pour le vieil enfant qu'elle berce encore.

A travers bois, prés et moissons,

Allons glaner fleurs et chansons.

Viens, loin des fâcheux, méditer ensemble; Je me fie à toi de tous mes secrets.

Tu m'entends chanter, d'une voix qui tremble , De grands souvenirs, de tendres regrets. Au froid, à la neige, au flot des ondées, Au bruit du tonnerre, au fracas du vent. Combien, triste ou gai, quand je vais rêvant, Sous mon vieux chapeau bourdonnent d'idées 1

A travers bois, prés et moissons.

Allons glaner fleurs et chansons.

« Dirige le char de la république » ,

M'ont crié des fous, sages d'à présent.

Qui, moi, m'atteler au joug politique,

Lorsqu'il faut un aide à mon pas pesant !

Ai-je à tel labeur force qui réponde?

Qu'en dis-tu, bâton las de me porter?

Tu gémirais trop de voir ajouter

Au poids de mon corps tout le poids d'un monde.

A travers bois, prés et moissons,

Allons glaner fleurs et chansons.

Souvent, tu le sais, j'ai refait le monde,

De trésors rêvés comblé mes amis.

En projets heureux mon esprit abonde;

Que d'excellents vers je me suis promis !

Enfant de Paris perdu dans ses fanges.

Je devais , sans nom , battre les paves ;

Mais, pour me reprendre aux enfants trouvés,

La Muse avait mis sa marque à mes langes. A travers bois, prés et moissons, Allons glaner fleurs et chansons.

A mes premiers temps j'ai vieilli fidèle. Tout un passé meurt, mourons avec lui.

Mon cep, je te lègue à l'ère nouvelle; Sois pour des vaincus un dernier appui. Oui, sachant, ami, dès que le jour tombe, Combien de taux pas je ferais sans foi , Pour quelque proscrit, tribun, pape ou roi, Je veux te laisser au bord de ma tombe. A travers bois, prés et moissons, Allons glaner fleurs et chansons.

CHANSONS DE BERANGER

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