CINQUANTE ANS
Air :
Pourquoi ces fleurs? est-ce ma fête?
Non ; ce bouquet vient m'annoncer Qu'un demi-siècle sur ma tête Achève aujourd'hui de passer.
O combien nos jours sont rapides!
O combien j'ai perdu d'instans !
O combien je me sens de rides!
Hélas ! hélas ! j'ai cinquante ans.
A cet âge, tout nous échappe; Le fruit meurt sur l'arbre jauni.
Mais à ma porte quelqu'un frappe; N'ouvrons point : mon rôle est fini.
C'est, je gage, un docteur qui jette Sa carte où s'est logé le temps.
Jadis, j'aurais dit : C'est Lisette.
Hélas! hélas! j'ai cinquante ans.
^-.y 206 ^-^ En maux cuisans vieillesse abonde :
C'est la goutte qui nous meurtrit ; La cécité, prison profonde 5 La surdité dont chacun rit.
Puis la raison , lampe qui baisse , N'a plus que des feux tremblotans.
Enfans , honorez la vieillesse !
Hélas! hélas! j'ai cinquante ans.
Ciel! j'entends la mort qui, joyeuse.
Arrive en se frottant les mains.
A ma porte , la fossoyeuse Frappe; adieu, messieurs les humains !
En bas, guerre, famine et peste; En haut , plus d'astres éclatans.
Ouvrons, tandis que Dieu me reste.
Hélas ! hélas ! j'ai cinquante ans.
Mais non! c'est vous! vous, jeune amie! Sœur de charité des amours !
Vous tirez mon âme endormie Du cauchemar des mauvais jours.
Semant les roses de votre âge Partout, comme fait le printemps, Parfumez les rêves d'un sage.
Hélas! hélas! j'ai cinquante ans.
209 H-â JACQUES.
A iR de Jeannot et Colin.
Jacque , il me faut troubler ton somme.
Dans le village, un gros huissier
Rôde et court , suivi du messier.
C'est pour l'impôt, las! mon pauvre homme.
Lève-toi , Jacques , lève-toi ;
Voici venir l'huissier du roi.
Regarde : le jour vient d'éclore ; Jamais si tard tu n'as dormi.
Pour vendre, chez le vieux Rémi, On saisissait avant l'aurore.
Lève-toi, Jacques, lève-toi; Voici venir l'huissier du roi.
Pas un sou ! Dieu! je crois l'entendre. Ecoute les chiens aboyer, m. i4
Demande un mois pour tout payer.
Ah ! si le roi pouvait attendre ! Lève-toi, Jacques, lève-toi; Voici venir l'huissier du roi.
Pauvres gens ! l'impôt nous dépouille ! Nous n'avons, accablés de maux.
Pour nous, ton père et six marmots, Rien que ta bêche et ma quenouille.
Lève-toi , Jacques , lève-loi ; Voici venir l'huissier du roi.
On compte, avec cette masure.
Un quart d'arpent, cher affermé.
Par la misère il est fumé , Il est moissonné par l'usure.
Lève-toi, Jacques, lève-toi; Voici venir l'huissier du roi.
Beaucoup de peine et peu de lucre.
Quand d'un porc aurons-nous la chair Tout ce qui nourrit est si cher!
^-> 211 <-s Et le sel aussi, notre sucre!
Lève-toi, Jacques, lève-toi 5 Voici venir l'huissier du roi.
Du vin soutiendrait ton courage; Mais les droits l'ont bien renchéri !
Pour en boire un peu, mon chéri, Vends mon anneau de mariage.
Lève-toi, Jacques, leve-toi; Voici venir l'huissier du roi>
Rêverais-tu que ton bon ange Te donne richesse et repos ?
Que sont aux riches les impôts ?
Quelques rats de plus dans leur grange. Lève-toi, Jacques, lève-toi j Voici venir l'huissier du roi.
Il entre! 6 ciel! que dois-je craindre? Tu ne dis mol! quelle pâleur!
Hier tu t'es plaint de ta douleur.
Toi qui souffres tant sans te plaindre.
Lève-toi, Jacques, lève-toi; Voici monsieur l'huissier du roi.
Elle appelle en vain ; il rend l'âme.
Pour qui s'épuise à travailler La mort est un doux oreiller.
Bonnes gens, priez pour sa femme.
Lève-toi, Jacques, lève-toi; Voici monsieur l'huissier du roi.