‹ Chansons de P.J. de Béranger (volume 2)Chapitre 35 sur 95 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

SUR LA MORT DES JEUNES VICTOR ESCOUSSE ET AUGUSTE LEBRAS ^^. FÉVRIER l832.

Air d'Agéline de Wilhem , ou le Tailleur et la Fée.

Quoi ! morts tous deux ! dans cette chambre close

Où du charbon pèse encor la vapeur!

Leur vie, hélas! était à peine éclose.

Suicide affreux! triste objet de stupeur!

Ils auront dit : Lé monde fait naufrage :

Voyez pâlir pilote et matelots.

Vieux bâtiment usé par tous les flots ,

Il s'engloutit : sauvons-nous à la nage.

Et vers le ciel se frayant un chemin ,

Ils sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfans ! l écho murmure encore L'air qui berça votre premier sommeil.

^-> 222 "-^ Si quelque brume obscurcit votre aurore , Leur disait-on, attendez le soleil.

Ils repondaient : Qu'importe que la sève Monte enrichir les champs où nous passons ! Nous n'avons rien ; arbres , fleurs , ni moissons. Est-ce pour nous que le soleil se lève.i^ Et vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfans! calomnier la vie!

C'est par dépit que les vieillards le font. Est-il de coupe où votre ame ravie , En la vidant, n'ait vu l'amour au fond? Ils répondaient : C'est le rêve d'un ange, L'amour ! en vain notre voix l'a chanté. De tout son culte un autel est resté; Y touchions-nous .i' l'idole était de fange. Et vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfans ! mais les plumes venues, Aigles un jour, vous pouviez, loin du nid.

^-> 223 ^^ Bravant la foudre et dépassant les nues, La gloire en face, atteindre à son zénith. Ils repondaient : Le laurier devient cendre , Cendre qu'au vent l'envie aime à jeter. Et notre vol dvtt-il si haut monter, Toujours près d'elle il faudra redescendre. Et vers le ciel se frayant un chemin , Ils sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfans! quelle douleur amère N'apaisent pas de saints devoirs remplis ? Dans la patrie on retrouve une mère , Et son drapeau nous couvre de ses plis. Ils répondaient : Ce drapeau qu'on escorte Au toit du chef, le protège endormi; Mais le soldat, teint du sang ennemi, Veille et de faim meurt en gardant la porte. Et vers le ciel se frayant un chemin , Ils sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfans ! de fantômes funèbres Quelque nourrice a peuplé vos esprits.

^-). 224 <-^ Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres; Sa voix de père a dû calmer vos cris. Ah! disaient-ils, suivons ce trait de flamme. N'attendons pas, Dieu, que ton nom puissant, Qu'on jette en l'air comme un nom de passant. Soit, lettre à lettre, efface de notre âme. Et vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.

Dieu créateur, pardonne à leur démence.

Ils s'étaient faits les échos de leurs sons ,

Ne sachant pas qu'en une chaîne immense ,

Non pour nous seuls, mais pour tous, nous naissons.

L'humanité manque de saints apôtres

Qui leur aient dit : Enfans, suivez sa loi.

Aimer, aimer, c'est être utile à soi ;

Se faire aimer, c'est être utile aux autres.

Et vers le ciel se frayant un chemin,

Ils sont partis en se donnant la main.

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