‹ Chansons de routeChapitre 45 sur 60 · UNE CROIX DANS LA TRANCHÉE · texte numérisé non relu

UNE CROIX DANS LA TRANCHÉE

Nous suivions la tranchée à vingt mètres des Boches, Silencieux, le dos voûté, le pied glissant, Et les canons tapaient, là, près de nous, si proches Que le vent des obus nous fouettait en passant;

Nous voyions, à travers les créneaux, La Boisselle,

Son petit cimetière et son ilôt brumeux :

Paysage banal qu'un frôlis de ton aile

A fait sublime — ô Gloire ! — et pour jamais fameux ;

Nous bonjourions les gàs bretons du « 19""»,

A leurs postes d'écoute au bout des longs boyaux ;

On se disait deux mots — « Brezonnek »^, parfois, même —

Les « tiens bon ! » se croisaient avec les « Kénavos» - ;

Quand, tout à coup, je vis, au ras de la tranchée Une petite croix faite avec deux roseaux. Croix sans date et sans nom, timidement cachée : Comme en font les enfants sur les tombes d'oiseaux.

' En Langue bretonne.

- Adieux.

Qui donc était ce mort?* Quand tomba-t-il ?... Mystère! Il était de ceux-là qu'on note «disparus» Et qui devant les yeux des remueurs de terre Sous un coup de leur pic,, un soir, sont reparus ;

On ne dérange pas le corps du camarade : On salue, on se signe et le travail reprend Si bien qu'il reste encor, là, sous la fusillade. Soldat jusqu'au-delà du tombeau : dans le rang!

Et devant l'humble croix saisi d'un trouble étrange. Je me sentis jaloux de ce mort radieux Qui, face à l'Ennemi, dans son linceul de fange, Dormait le grand sommeil des Héros et des Dieux !

TLa Boissellc, 13 mai 191 5.)

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