PRÉFACE
L'étude de la poésie populaire a, jusqu'à présent, été fort négligée en France. Si, depuis une vingtaine d'années, on commence à recueillir, encore avec bien peu d'ensemble et de suite, les chansons qui vivent dans la bouche des paysans, on ne songe pas à s'occuper des productions analogues qui peuvent se trouver dans des recueils écrits ou imprimés dans les siècles antérieurs. Les quelques réimpressions de chansonniers du seizième siècle que nous devons à des amateurs ou à des libraires n'ont été faites qu'à titre de curiosités bibliographiques; si l'on a publié deux recueils manuscrits du quinzième siècle, c'est en se plaçant à un point de vue presque exclusivement provincial.
Cependant ces vieilles chansons n'ont pas seulement de l'intérêt pour l'historien ou le philologue. Plusieurs d'entre elles contiennent des traits exquis de grâce naïve, de sentiment délicat, de poésie légère et fine, et possèdent surtout ce charme indicible, propre à la muse populaire, ce tour inimitable de la pensée, du sentiment et de la rêverie, qui se refuse à l'analyse et parfois même à la compréhension bien nette, mais qui émeut si vivement, par son imprévu même, le cœur ou l'imagination. D'autres nous représentent au vif, avec une crudité pleine de couleur, les mœurs et la façon de sentir d'époques disparues : elles sont d'autant plus intéressantes qu'elles sont nées d'ordinaire parmi les classes les plus mouvementées de la société si pittoresque d'alors. D'autres nous montrent l'impression produite sur la nation par les grands événements du temps. Toutes ont ce mérite et ce prix incomparable d'être l'expression fidèle et spontanée du génie français, et de nous livrer des traits dont plusieurs semblent avoir disparu, dont d'au-
tres sont indélébiles, mais qui tous appartiennent à la physionomie la plus intime de notre peuple.
Un autre intérêt s'attache aux vieilles chansons, c'est leur importance pour la littérature comparée. Quel que soit un jour le dernier mot d'une science qui naît à peine sur la date, l'origine et les rapports de la poésie populaire des nations romanes et germaniques, il est sûr dès aujourd'hui que celle de la France doit occuper dans le tableau de ces rapports et dans l'ctuJe de ces origines une place prépondérante, (^est ce qu'ont déjà entrevu d'habiles critiques, qui n'avaient pas à leur disposition des matériaux assez nombreux et assez anciens pour oser aller plus loin qu'une conjecture. C'est ce qui ressortira de plus en plus, j'en ai la conviction, de l'étude de nos monuments.
Ces idées, et un amour ancien pour la poésie populaire, source d'où est jaillic toute poésie et où toute poésie doit venir se retremper, m'ont fait depuis longtemps désirer de rassembler et de publier nos vieilles chansons. J'avais formé le plan d'un recueil général, d'après tous les manuscrits, des chansons du quinzième siècle, et j'avais copié à cet effet le précieux manuscrit qui fait la base de la présente publication. Sans renoncer à mon idée primitive, qui pourra s'exécuter plus tard, je me suis décidé à imprimer tout de suite ce manuscrit, en améliorant le texte à l'aide des ressources que j'ai actuellement entre les mains, mais sans dépasser ce recueil, qui d'ailleurs, avec le manuscrit de Baveux publié par M. Gasté. est le plus important qui existe ou au moins que je connaisse. Cette publication sera, je l'espère, bien venue du public littéraire. comme elle l'a été de la Société des anciens textes: je voudrais surtout qu'elle appelât l'attention sur nos chansons populaires anciennes, et qu'elle excitât d'autres personnes à publier des recueils du même genre. C'est ainsi que se préparera la formation d'un Corpus vraiment complet pour lequel on pourra disposer de toutes les ressources de la critique*.
« Je dois ici signaler un fait qui n'est malheureusement pas isolé dans l'histoire des études sur notre littérature nationale. Pendant qu'en France on nép' geait à peu près complètement nos vieilles chansons, les Allemands s'en enqucraicnt avec amour et travaillaient à les réunir et à les publier. L'illustra professeur de Berlin, mort l'année dernière. .Maurice Haupt. avait projeté, il y a plus de quarante ans. un recueil de chansons populaires françaises. J'extrade ses lettres à Ferdinand Wolf. récemment publiées (Vienne, 1S741. les prircipaux passages qui concernent cet intéressant sujet » Zittau. 3 déc. i'^3^ Jv.