‹ Chansons. Éd. complète, avec les airs notés et le portrait de l'auteurChapitre 7 sur 218 · LA CHANSON DU PECHEUR · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU PECHEUR

Qu'un autre dont je plains la vie, Regarde avec un œil d'envie Ceux qu'environne la grandeur :

Jour et nuit en voguant sur l'onde, Il n'existe rien sur le monde Qui soit envié du pêcheur.

Loin de retentir dans l'espace, Que mes chants restent sans échos :

Le pêcheur veut passer sans laisser nulle trace, Comme sa barque sur les flots.

Qu'un autre, évitant les naufrages, Vive loin des vents, des orages, Dans le plus séduisant séjour :

Sa vie est un tableau sans ombre :

C'est le lendemain d'un jour sombre Qu'on sent tout le prix d'un beau jour !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, à l'âme généreuse.

Craigne quand la mer est houleuse Que je n'y trouve le trépas :

Son sort est-il donc plus prospère ?

Loin des flots où périt mon père La mort ne passe-t-elle pas ?

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre parcoure les mondes Pour voir les merveilles fécondes Que Dieu fit surgi.' du néant :

J'ai, dans le calme ou la tempête, Le ciel immense sur ma tête.

Sous mes pieds Timmense océan !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, dans son haut servage, Cache les fers de l'esclavage Sous l'or cher à sa vanité :

Fût-il un des menins du Louvre, Je préfère à l'or qui le couvre Mes haillons et ma liberté !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, que le monde encense, Ose, au faîte de la puissance.

Aux hommes imposer sa loi :

Dieu, lorsqu'il fit la créature.

Lui dit : Règne sur la nature !

— Et sur rOcéan je suis roi.

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, en son erreur trop chère,

Prétende laisser sur la terre

Un livre du temps respecté :

Eh ! sur mille hommes , un d'élite

Qui le comprend et qui le cite.

Voilà son immortalité !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre soit dur et cupide.

Comme si le temps trop rapide Allait l'oublier en ce lieu !

Il meurt : — " Ton or, ô vil avare, Va-t-il de toi faire un Lazare, Toi qui de l'or faisais un dieu ? "

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, que l'enfer inspire, Veuille le monde pour navire.

Malgré son nocher primitif :

Nain ! tu veux diriger le monde !

Hélas ! lorsque l'orage gronde , J'ai peine à sauver mon esquif.

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, à ces ducs, à ces princes. Qui pour domaine ont des provinces.

Envie un titre colossal.

Quand demain peut-être la tombe, Où chacun de nous un jour tombe.

Joindra le seigneur au vassal !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, jaloux de sa gloire.

Veuille qu'on dresse à sa mémoire Un tombeau de marbre ou d'airain :

Aujourd'hui ma tâche remplie.

Que me fait que l'homme m'oublie, Dans quelques siècles... ou demain!

Loin de retentir dans l'espace.

Que mes chants restent sans échos :

Le pêcheur veut passer sans laisser nulle trace, Comme sa barque sur les flots.

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