LA VIE MODERNE
Vois-tu, là-bas, le tourbillon Qui , dans sa course échevelée , Trace ce flamboyant sillon A travers mont, plaine et vallée?
Flamme et fîimée, ëclat et bruit, S'éteindront sans laisser de trace :
Sais-tu quel est ce char qui fiiit?
C'est ton existence qui passe !
Oui , le temps a doublé son cours ; L'humanité se précipite ; Tous les chemins deviennent courts, L'Océan n'a plus de limite.
La vie était longue autrefois ; Sur la pente elle est entraînée ; Nous vivons plus dans un seul mois Que nos aïeux dans une année.
La nature avait des poisons , Le génie humain les révèle ; Il arrache aux vieux horizons Une perspective nouvelle ; Il a d'invisibles moteurs , Des agents subtils, des essences Qui savent calmer nos douleurs Ou décupler nos jouissances.
Les fleurs n'ont plus besoin d'été ;
Les fruits n'attendent plus l'automne ;
270 GUSTAVE KADAUD,
Ce que le sol n'a pas porté , L'industrie active le donne.
Nous avons fait de nos loisirs La mer et le ciel tributaires ; Nos appétits et nos plaisirs Épuisent les deux hémisphères.
Mais à peine respirons-nous Dans cette course haletante ; La vapeur nous emporte tous Debout sur la machine ardente.
L'essieu se fatigue et se rompt, Usé , vaincu par la distance ; Ainsi bientôt se briseront Les ressorts de notre existence.
L'aiguille avance ; soyons prêts !
Nous mourrons vieillis avant l'âge ; Nos fils nous suivront de plus |)rès Dans le vertigineux voyage.
Ils auront la vie, à leur tour, Plus rapide encore et meilleure ; Ce que nous usons dans un jour.
Ils l'épuiseront dans une heure.
O le terrible enseignement !
Songes-y : l'instant est suprême.
Où trouveras-tu le moment De te recueillir en toi-même?
Beau voyageur, tu vas partir :
As-tu pris le soin de bien vivre , Ou le temps de te repentir ?
Le convoi passe : il faut le suivre !
Vois-tu , là-bas , le tourbillon Qui , dans sa course échevelée , Trace ce flamboyant sillon A travers mont, plaine et vallée?
Flamme et fumée, éclat et bruit.
S'éteindront sans laisser de trace :
Sais-tu quel est ce char qui fuit?
C'est ton existence qui passe !