L'OUBLI
Assurez-vous, mon cœur, que, dans ce monde, Rien d'éternel ne saurait vous lier; Le plaisir vif et la douleur profonde Sont emportés au cours de la même onde ; Mon cœur, mon cœur, vous saurez oublier.
L'oubHer, elle! Méconnaître La douce voix qui dit mon nom?
CHANSONS. 3ÏT
Je puis la maudire peut-^tre , La haïr, soit; l'oublier, non!
Je rougis autant que je souffre D'un amour qu'on ne guérit pas.
Je sens le mal , je vois le gouffre ! On va ma tête? où vont mes pas?
O Lamartine, à mon chaste poëte, Je veux rouvrir ton livre harmonieux.
Qu'il sorte enfin de sa longue retraite; Comme autrefois, que mon âme s'arrête Sur le feuillet où s'arrêtent mes yeux.
.Que vois-je? une fleur desséchée Tombe du livre entre mes doigts.
Quelle main peut l'avoir cachée?..
Ah! oui...', je me souviens.... je vois Un grand jardin , une terrasse ,
Une vierge pale aux yeux bleus
Son nom.... je le sais.... elle passe.
Un ruban vert dans les cheveux....
Cet amour-là , c'est un amour d'enfance Éclos un jour au pied d'un vieux tilleul ; Notre pudeur était notre défense; Nous épelions , écoliers en vacance , Un mot nouveau qui s'apprenait tout seul.
Nous lisions le Lac un dimanche ; Elle s'appuya sur mon bras , Pour me cueillir cette pervenche , En disant : « Ne m'oubliez pas. »
Nous étions gais comme notre âge,
Et pourtant nous avons pleuré.
J'ai mis la fleur à cette page, En disant : « Je me souviendrai. «
Assurez-vous, mon cœur, que , dans ce monde , Rien d'éternel ne saurait vous lier ; Le plaisir vif et la douleur profonde Sont emportés au cours de la même onde; Mon cœur, mon cœur, vous savez oublier.