‹ ChansonsChapitre 163 sur 201 · LE PRINCE INDIEN · texte numérisé non relu

LE PRINCE INDIEN

Certain prince de l'Hindoustan , Qui s'ennuyait comme un sultan , Avait puisé dans des lectures Un goût effréné d'aventures ,

Qui se traduisit un beau soir De la façon qu'on va savoir.

Tandis que derrière sa porte Dormait l'innombrable cohorte Des dignitaires du palais , Chambellans , gardes et valets Chargés de veiller sur le maître , Crac! il sauta par la fenêtre.

Le voilà courant à grands pas

Les provinces de ses États

Qu'il ne connaissait qu'en peinture ,

Admirant la riche nature

Et se disant en aparté :

« Dieu! que c'est bon, la liberté! »

Après avoir, à perdre haleine , Franchi les monts, franchi la plaine, Il entra poudreux et crotté Dans une opulente cité, Et vit devant une boutique Des gens qui parlaient politique ,

Comme il était un peu bavard , Il trouva bon de prendre part A cet entretien populaire; Un des bourgeois , homme colère , Lui dit, dès le troisième mot : « Mon ami, vous êtes un sot. »

Le prince pensa : » Sur mon âme , Cet homme est fou : ma cour proclame Que j'ai plus d'esprit à moi seul

Que mon père, que mon aïeul, Et que toute l'espèce humaine :

C'est un fou, la chose est certaine. »

Gomme il parlait ainsi tout bas , Il aperçut quelques soldats Qui poussaient des bottes d'escrime.

« Bon , dit le prince magnanime , Cachons mon. rang , et montrons-leur Ce que c'est qu'un royal tireur. »

C'est dit; un jeune volontaire Se dispose à le satisfaire.

Son fleuret était moucheté , Par bonheur pour Sa Majesté , Qui se vit battre , battre , battre Comme farine ou pierre à plâtre.

a Oh ! oh ! dit le royal tireur, Ceci doit cacher une erreur, Car mon adresse est bien connue :

Toute ma cour est convenue Que j'étais hier un héros; J'ai boutonné dix généraux. »

Il s'en allait l'oreille basse , Quand il vit sur une terrasse Des étrangers , Chinois et Grecs , Qui^ graves, jouaient aux échecs.

Il monte et propose partie; On l'accueille avec sympathie.

Il trouve vingt joueurs tout prêts ; On commence — Dix coups après,

:i92 GUSTAVE NADAUD.

Le prince était mat. « Qu'est-ce à dire? Je suis le plus fort de l'empire.

Il faut qu'on m'ait joué des tours ; Au palais je gagnais toujours. »

Il part; au sortir de l'allée, Il trouve une femme voilée :

«Vous plaît-il, madame, un valet?

— Fi! seigneur, vous êtes trop laid.

— Quoi , laid ! Je suis laid? dit le prince ; Voyez le goût de la province !

On m'a toujours dit à la cour Que j'étais beau comme le jour. »

Tout en s'exprimant de la sorte , Il sent une pression forte Au talon droit : un paysan L'écrasait de son pied pesant.

« Oh ! dit le prince , prenez garde , Mon ami, j'ai la main gaillarde.

Et l'on m'a dit que , tout enfant , J'étais plus fort qu'un éléphant. »

Lors , le paysan , sans colère , Prend mon prince et le pose à terre.

Le malheureux , se relevant , Se dit : a Là-bas, je suis savant.

J'ai de l'esprit, je suis subUme Aux jeux , à la lutte , à l'escrime , De plus aussi beau que le jour. . . .

Retournons bien vite à la cour ! »

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