‹ ChansonsChapitre 172 sur 201 · LA CHEVRETTE · texte numérisé non relu

LA CHEVRETTE

Je marchais seul, à Taventure, Au plus profond de la forêt.

Devisant avec la nature , Sans lui demander son secret.

Dans cette double nonchalance Où sont le corps et l'âme recueillis,

J'aspirais l'ombre et le silence , Lorsque j'entends, dans les flots du taillis,

Gomme un bruissement de rame ; En écoutant, je distingue des pas

Plus légers que des pas de femme , Touchant le sol et ne le pressant pas.

Et bientôt je vois apparaître Deux chevreuils l'un l'autre suivant.

Si bien que je pus reconnaître Une mère avec son enfant.

La chevrette marchoit première , L'oreille ouverte au murmure des bois ,

Guidant son fils dans la carrière ; Moi , je restais immobile et sans voix.

Elle ne me vit pas, sans doute, Ou, me voyant, n'en conçut pas d'effroi.

Car, cessant de suivre sa route, Le groupe heureux s'arrêta devant moi.

4i2 GUSTAVE NADAUD.

Et témoin de leur confidence , Je pus comprendre les avis , Fruits tardifs de Texpérience , Que donne une mère à son fils.

Elle semblait lui faire entendre Gomme on devient habile à se pourvoir

De feuille saine et d'herbe tendre Pour le repas et le gite du soir;

Gomment on saisit dans l'espace Le moindre son par le vent apporté;

Gomment se dérobe une trace , Avec quel art un piège est évité;

Puis encore , par quelle adresse On sait prendre sous les halliers La piste d'un frère en détresse Pour donner le change aux limiers.

Je reconnaissais ce langage Qu'à tout enfant une mère épela.

Quand tout à coup, dans le feuillage.

Un bruit.... Un homme était aposté là;

Il se redressa leste et souple.

Muet , glacé , des yeux je le suivis ;

Il visa lentement le couple :

Deux coups de feu partirent.... Et je vis...

Pourtant cet homme était tranquille ; Aucun instinct bas ou cruel Sur sa figure juvénile Ne décelait le criminel.

CHANSONS. 4ia

Son re{jard n*était pas féroce; Ni l'intërét, ni la brutalité,

N'expliquait ce besoin précoce D'un attentat froidement médité.

La colère ni la vengeance N'armait son bras; il n'avait pas enfin

L'àpre excuse de l'indigence.

Ni le conseil insensé de la faim.

Et je vis se tordant par terre La chevrette et son jeune faon.

Chasseur, tu n'as donc pas de mère?

Chasseur, tu n'as donc pas d'enfant?

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