LE VIEUX TILLEUL
Il est bien pauvre, ce village Perdu sur la pente des monta; Mais nous Thabitons d'âge en âge , Et de père en fils nous Tainions ; Mais là y sur la route prochaine , Un arbre , hardi comme un pin , S'élève y large comme un chêne :
C'est le vieux tilleul du chemin.
L'ancien château tombe en ruines, Ses grands murs se sont écroulés ; Mais ses débris font deux usines Et quatre granges pour les blés.
Et , quand la journée est finie Aux champs , au métier, au moulin , Toute la troupe est réunie Sous le vieux tilleul du chemin.
C'est là que l'heure nous appelle Pour la prière ou pour le jeu ; Car nous n'avons pas de chapelle , Et sans curé nous prions Dieu.
Le dimanche , avec un seul cierge , La messe est dite le matin ; On voit l'image de la Vierge Sur le vieux tilleul du chemin.
"Quand de ses branches élancées Lhè* mille fleurs parfument l'air,
Par nous elles sont ramassées ; Les remèdes coûtent si cher !
Nous n'avons pas dans le village De savant qui parle en latin ; Le médecin qui nous soulage , C'est le vieux tilleul du chemin.
Cent fois il fleurit pour nos pères ; Il fleurira pour nos enfants.
Allez , paysans et bergères , Danser sous l'arbre de cent ans.
Pas un pauvre ici ne demande L'aumône en vous tendant la main ; Passant, déposez votre offrande Pour le vieux tilleul du chemin.
LE QUARTIER LATL\.
Non loin des bords de la Seine, Paris ne connaît qu'à peipe Un quartier sombre et lointain , Qui sur le coteau s'élève , Devers Sainte-Geneviève :
C'est le vieux quartier Latin.
Les maisons sont hautes , Où perchent les hôtes
De ce paradis fangeux ; C'est que la jeunesse Est l'aimable hôtesse
Qui rit et monte avec eux.
Au sein de la grande ville, C*est le studieux asile Où Ton travaille en s'aiinant; Chaque maison a sa gloire , Chaque chambre , son histoire , Chaque meuble, son roman.
Joyeux ermitage y Où tout se partage ,
La couchette et le repas ; Pays d'espérance, Où l'on ne dépense
Que l'argent que l'on n'a pas !
Tout s'accouple et se complète : Ij 'écolier cherche Lisette ; Le lierre cherche l'ormeau.
L'étudiant solitaire, C'est la plante hors de terre, C'est le poisson hors de l'eau.
Elle est si gentille,
La modeste fille Qui chante dans son réduit !
Le jour, couturière ,
Le soir, bayadère.
Que fait Lisette la nuit?
Au Code combien d'atteintes !
Combien de flammes éteintes Avant le terme promis !
Et parfois, sans qu'on y songe.
Le bail aussi se prolonge Pour se léguer aux amis.
Anténor fidèle
Avec une Adèle Est resté près de huit jours.
Puis d'autres arrivent;
Les femmes se suivent Et se ressemblent toujours.
Combien de types encore, Depuis le gros Polydore Qui mène Ursule au tambour, Jusqu'aux nouvelles recrues Qui poursuivent dans les rues Les veuves du Luxembourg !
Gomment satisfaire
Le monde et son père, La Chaumière et Texamen ;
Le billard , l'école ,
Lisette et Barthole , La pipe et le droit romain ?
Puis arrivent les vacances :
Que de tristes échéances De la Seine à l'Odéon !
Arthur a passé sa thèse , Et l'amoureuse Thérèse Tombe d'Arthur en Léon.
O belle jeunesse ! ^
Combien de sagesse Dans tes plus fougueux ébats !
Qu'ils sont moins aimables, ^ Ces gens raisonnables , Ces austères magistrats !
G*est là, dans une mansarde.
Que travaille Tavant-garde Du siècle qui va venir ; Turbulente pépinière , Qui commence la carrière Que tant d'autres vont finir. .
Mais rheure s'avance
De la décadence :
Lisette a passé les ponts ;
EUe a fait fortune ;
Adieu , robe brune , Blanos bonnets et courts jupons.
Quand sa thèse est terminée , Un clerc de cinquième année Parle comme un vieux robin ; En sortant de la clinique , Un docteur pharmaceutique N'est plus même un carabin.
Las ! tout se disperse ;
Le quartier se perce , Se transforme et s'assainit.
Des maisons plus belles
Vont remplacer celles Où l'amour posait son nid.
* Et , dans la cité nouvelle , Un jour, quelque vieille Adèle, Seul débris d'un siècle éteint, Dira , cachant son visage , Aux An ténors d'un autre âge :
« Là fut le pays Latin ! »
CHANSONS. ISl