‹ ChansonsChapitre 85 sur 201 · LES VOIX DE LA NUIT · texte numérisé non relu

LES VOIX DE LA NUIT

La nuit était calme et sereine ;

Paris , retenant son haleine ,

Se reposait silencieux.

J'ouvris ma fenêtre bâtarde.

Et, des* hauteurs de ma mansarde.

Au hasard j'abaissai mes yeux.

Les toits voisins , dans la pénombre , Coupaient leur silhouette sombre En ang^les noirs sur un fond gris..

De loin en loin , quelques lumières Dénonçaient des mains ouvrières Ou de romanesques esprits.

Et , du milieu de ce silence , Je crus entendre un chœur immense Qui vers le ciel montait sans bruit ; Et j'écoutai, durant une heure, S'élevant de chaque demeure, Les voix confiises de la nuit.

C'était la plainte universelle ,

L'espérance toujours nouvelle

De la souffrante humanité.

Car, dans leurs veilles ou leurs rêves ,

Les esprits humains n'ont de trêves

Qu'en dehors de la vérité.

iKune étroite et basse fenêtre Sortait un soupir, et peut-être Un blasphème.... N'écoutons pas!

Puis : « La richesse ! la richesse ! » Disait-on. « Elle fuit sans cesse, Et je suis toujours sur ses pas ! »

Là , jsur sa couche maladive ,

Un vieillard disait : « Que je vive !

Et je ne demande plus rien ! »

— « Mon Dieu , donnez-moi la puissance ! Le peuple, en sa reconnaissance,

Dira votre nom et le mien ! »

Un artiste criait : « La gloire !

Dieu, faites vivre ma mémoire, Et confondez tous mes rivaux ! »

— «Ah! l'ennui consume ma vie; H faut à ma coupe assouvie

Des vins et des plaisirs nouveaux. »

— «• Une pure image de femme A pris le chemin de mon âme , »

Disaient des cœurs adolescents.

— « Mon Dieu , qu'il fasse beau , dimanche ! Je dois mettre ma robe blanche , »

Chantait un souci de quinze ans.

Ainsi, chaque voix, douce ou triste,

Avait sa prière égoïste ,

£t demandait à Dieu toujours

D'oublier la douleur commune,

Pour s'occuper de sa fortune ,

De sa gloire ou de ses amours.

Et pas une action de grâces Ne s'élevait dans les espaces , Libre du terrestre souci ; Pas une voix reconnaissante Ne bénissait l'heure présente , Pour aller dire à Dieu : « Merci ! »

La nuit était calme et sereine :

Paris, retenant son haleine, 8e reposait silencieux , Et, dans ma rêverie austère, Détachant mes yeux de la terre , Je les élevai vers les cieux !

Page 1