LES VOIX DE LA NUIT
La nuit était calme et sereine ;
Paris , retenant son haleine ,
Se reposait silencieux.
J'ouvris ma fenêtre bâtarde.
Et, des* hauteurs de ma mansarde.
Au hasard j'abaissai mes yeux.
Les toits voisins , dans la pénombre , Coupaient leur silhouette sombre En ang^les noirs sur un fond gris..
De loin en loin , quelques lumières Dénonçaient des mains ouvrières Ou de romanesques esprits.
Et , du milieu de ce silence , Je crus entendre un chœur immense Qui vers le ciel montait sans bruit ; Et j'écoutai, durant une heure, S'élevant de chaque demeure, Les voix confiises de la nuit.
C'était la plainte universelle ,
L'espérance toujours nouvelle
De la souffrante humanité.
Car, dans leurs veilles ou leurs rêves ,
Les esprits humains n'ont de trêves
Qu'en dehors de la vérité.
iKune étroite et basse fenêtre Sortait un soupir, et peut-être Un blasphème.... N'écoutons pas!
Puis : « La richesse ! la richesse ! » Disait-on. « Elle fuit sans cesse, Et je suis toujours sur ses pas ! »
Là , jsur sa couche maladive ,
Un vieillard disait : « Que je vive !
Et je ne demande plus rien ! »
— « Mon Dieu , donnez-moi la puissance ! Le peuple, en sa reconnaissance,
Dira votre nom et le mien ! »
Un artiste criait : « La gloire !
Dieu, faites vivre ma mémoire, Et confondez tous mes rivaux ! »
— «Ah! l'ennui consume ma vie; H faut à ma coupe assouvie
Des vins et des plaisirs nouveaux. »
— «• Une pure image de femme A pris le chemin de mon âme , »
Disaient des cœurs adolescents.
— « Mon Dieu , qu'il fasse beau , dimanche ! Je dois mettre ma robe blanche , »
Chantait un souci de quinze ans.
Ainsi, chaque voix, douce ou triste,
Avait sa prière égoïste ,
£t demandait à Dieu toujours
D'oublier la douleur commune,
Pour s'occuper de sa fortune ,
De sa gloire ou de ses amours.
Et pas une action de grâces Ne s'élevait dans les espaces , Libre du terrestre souci ; Pas une voix reconnaissante Ne bénissait l'heure présente , Pour aller dire à Dieu : « Merci ! »
La nuit était calme et sereine :
Paris, retenant son haleine, 8e reposait silencieux , Et, dans ma rêverie austère, Détachant mes yeux de la terre , Je les élevai vers les cieux !