CHANT FUNEBRE
Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes ; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes!
Ces enfants, qu'on croyait bercer Avec le hochet tricolore, Disaient tout bas : « Il faut presser L'avenir paresseux d'éclore; Quoi ! nous retomberions vainqueurs Dans les filets de l'esclavage 1 Hélas! pour foudroyer trois fleurs Fallait-il donc trois jours d'orage? »
Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes ; H. Moreau, ChansonSfi 7
5o CHANSONS
Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes!
Le peuple, ouvrant les yeux enfin, Murmurait : « On trahit ma cause; Un roi s'engraisse de ma faim Au Louvre, que mon sang arrose; Moi, dont les pieds nus foulaient Tor, Moi, dont la main brisait un trône, Quand elle peut combattre encor, Irai-je la tendre à l'aumône? »
Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes !
La liberté pleurait celui Qu'elle inspira si bien naguère; Mais un fer sacrilège a lui.
Et l'ombre pousse un cri de guerre :
Guerre et mort aux profanateurs!
Sur eux le sang versé retombe, Et les Français gladiateurs S'égorgent devant une tombe.
CHANSONS 5l
Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes ; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes!
Alors le bataillon sacré Surgit de la foule, et tout tremble; Mais contre eux Paris égaré Leva ses mille bras ensemble.
On prêta, pour frapper leur sein, Des poignards à la tyrannie.
Et les derniers coups du tocsin N'ont sonné que leur agonie.
Ils sont tous morts, morts en héros.
Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes!
Non, non, ils ne s'égaraient pas
Vers un avenir illusoire :
Ils ont prouvé par leur trépas
Qu'aux Décius on pouvait croire.
O ma patrie ! ô liberté !
Quel réveil, quand sur nos frontières
La République aurait jeté
Ce faisceau de troupes guerrières!
Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes !
Sous le dôme du Panthéon, Vous qui rêviez au Capitole, Enfants, que l'appel du canon Fit bondir des bancs d'une école, Au toit qui reçut vos adieux Que les douleurs seront amères, Lorsque d'un triomphe odieux Le bruit éveillera vos mères!
Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes.
On insulte à ce qui n'est plus, Et moi seul j'ose vous défendre :
Ah ! si nous les avions vaincus,
Ceux qui crachent sur votre cendre, Les lâches, ils viendraient, absous Par leur défaite expiatoire, Sur votre cercueil à genoux.
Demander grâce à la victoire.
Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes !
Martyrs, à vos hymnes mourants Je prêtais une oreille avide ; Vous périssiez, et dans vos rangs La place d'un frère était vide. Mais nous ne formions qu'un concert, Et nous chantions tous la patrie.
Moi, sur la couche de Gilbert ', Vous sur l'échafaud de Borie.
I . Voir dans les Contes et Poésies diverses d'Hégésippe Moreau, que nous avons publiés (Collection des Petits Chefs-d'œuvre), la touchante poésie intitulée : Un Souvenir à l'hôpital, et la note de l'auteur relative à cette pièce, page 86, — A. P.
Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes !