‹ ChansonsChapitre 8 sur 37 · LES NOCES DE CANA · texte numérisé non relu

LES NOCES DE CANA

De Cana l'on sait l'aventure,

Mais d'un vieux grimoire je tiens

Quelques détails, dont l'Écriture

N'a pas égayé les chrétiens.

Un peu gourmet, quoi qu'on en dise,

Le Bon Dieu, qui s'était grisé,

Se permit mainte gaillardise

Dont Judas fut scandalisé.

Car chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s'indignait.

« Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. »

D'abord, en comptant les bouteilles :

« Frères, dit-il, en vérité, De mes jours si pleins de merveilles Ce jour sera le mieux fêté :

Mes prêtres futurs, en mémoire D*un tour de gobelet divin, Vendant des orémus pour boire.

Changeront l'eau bénite en vin. »

Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s'indignait.

« Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. »

Aux époux, héros de la fête, Il dit d'un ton d'épicurien :

« Buvez, trinquez, foi de prophète, L'Amour, ce soir, n'y perdra rien ; Mon présent de noce est un reste De ce vin comme on n'en fait plus.

Qui, pour décupler un inceste.

Rajeunit un de mes élus... »

Et chaque apôtre se signait.

Et Judas surtout s'indignait.

« Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. »

Puis à Madeleine la sainte, Qui, belle de honte et d'attraits, Détournait, loin de cette enceinte, Vers le désert ses yeux distraits :

« De ce monde, votre conquête, Pourquoi, dit-il, vous séparer?

Ma sœur, ce n'est qu'en tête-à-tête Qu'au désert il faut s'égarer... »

Et chaque apôtre se signait.

Et Judas surtout s'indignait.

« Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. »

Narguant le pharisien qui gronde :

« Oui, poursuit-il, faites toujours Des bienheureux en ce bas monde, Pour qu'on vous canonise un jour.

Au ciel, pénitente confuse.

Quand vous frapperez en mon nom, Ne craignez point qu'on vous refuse, Vous qui jamais n'avez dit : « Non. *

Et chaque apôtre se signait.

Et Judas surtout s'indignait

« Hélas! disait-il, mes amis,

Le Bon Dieu nous a compromis. »

« Moi-même, je veux à plein verre Boire l'oubli du lendemain ; Chaque instant me pousse au Calvaire, J'en veux égayer le chemin.

Suivez donc mes traces divines :

En attendant que les douleurs Viennent vous couronner d'épines.

Enfants, couronnez-vous de fleurs. »

Et chaque apôtre se signait.

Et Judas surtout s'indignait.

« Hélas! disait-il, mes amis.

Le Bon Dieu nous a compromis. »

Des convives troublant la vue, Sur leurs plaisirs l'aube avait lui ; Mais, quand l'humanité vaincue Tombait en foule autour de lui, Miracle! intrépide à sa place, L'Homme-Dieu, se versant toujours^ Détonnait un hymne d'Horace Sur le Falerne et les Amours.

Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s'indignait.

« Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis.

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