‹ Chansons inéditsChapitre 24 sur 61 · REGARD EX AVANT · texte numérisé non relu

REGARD EX AVANT

Quand viendra l'hiver de notre âge, Si notre roman doit finir, Si notre amour est im feuillage Que les vents froids doivent jaunir, Alors je douterai peut-être De mes soleils sous les frimas; Mais toi, toi qui m'as pu connaître, Tu ne douteras pas.

Vers le couchant de l'existence , Si je revois notre matin Décoloré par la distance Comme un paysage lointain , Peut-être , vieillard insensible , Dirai-je : « Ce passé n'est pas; Ce n'est pas moi, c'est impossible.

Mais toi, tu le croiras.

Si, quelque jour, à la campagne, Quand un aveu pousse aux aveux,

GUSTAVE \ADAUD.

Tu racontais à ta compagne Ce que nous fûmes tous les deux, Elle te répondrait sans doute :

(i Cet amour n'est point d'ici-bas. »

Laisse-la dire, écoute, écoute :

Tu ne le diras pas.

Et moi , si je cherche à comprendre Comment mes yenx ont pu tenir Les pleurs que tu m'as vu répandre Et qui seront ton souvenir, Peut-être en viendrai-je à me dire :

\on! un homme ne pleure pas, C'est une erreur, c'est un délire!

Mais toi tu le sauras.

Si, confiants en ma prudence, Quelques amoureux ingénus Venaient me faire confidence De ces tourments que jai connus.

Qui m'assure que leur martyre, Et leurs soupirs, et leurs hélas X' exciteront pas mon sourire?...

Toi, tu ne riras pas.

Car il faut bien qu'on le confesse, Hommes légers ou sérieux , Nous n'avons pas votre tendresse; \'ous aimons plus, vous aimez mieux.

CHAXSOX'S IXÉDITES. 93

Chez nous, d'autres soins peuvent naître. Lesquels? Tu ne les connais pas.

Qui sait? Je t'oublîrai peut-être.

Toi , tu te souviendras.

GUSTAVE \ADAUD.

HISTRIOX.

Histrion que la nature

A suffisamment orné

D'une grotesque figure,

D'un corps grêle et d'un long né.

Cul-de-jatte de la gloire

Sur des tréteaux affermi ,

Raconte-moi ton histoire.

Histrion, mon pauvre ami.

Dans un temps de décadence , Tu dois trouver la faveur Où l'esprit est en souffrance.

Le burlesque est en honneur.

Triomphe donc à ton aise ; Le Gaulois s'est endormi; A toi la gaîté française, Histrion, mon pauvre ami!

Tu gagnes de fortes sommes (Et c'est justice après tout)

CHANSONS INEDITES.

A faire pâmer les hommes :

Les lemmes ont plus de goût.

Mais la tienne?... Car toi-même \'es pas époux à demi!

Te dit-elle qu'elle t'aime, Histrion, mon pauvre ami?

Si jamais tu deviens père, Par respect pour tes enfants , Tu leur cacheras, j'espère.

Tes triomphes décevants.

Accumule dans leur bourse L'épargne de la fourmi, Sans qu'ils en sachent la source.

Histrion, mon pauvre ami.

Que souvent tu dois maudire L'art qui te fait admirer!...

Mais tu nous ferais trop rire, Si tu venais à pleurer.

Rien ne se lit sur ta face, Et, si ton cœur a gémi.

Allons, vite, une grimace, Histrion , mon pauvre ami !

Mais non; le monde t'adore, Il le dit et tu le sais.

Hier, je t'entendais encore Te vanter de tes succès.

96 GUSTAVE NADAUD

Je riais de ta faiblesse ; Mais tout à coup j'ai frémi :

Je songeais à la vieillesse.

Histrion , mon pauvre ami !

CHAXSOXS IXKDITES.

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