‹ ChansonsChapitre 1 sur 105 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Je n'ai pas eu l'intention, en écrivant ces lignes, de faire le procès des chansons en vogue, non-seulement dans les cafés-concerts, mais un peu partout. Gela, du reste, ne servirait à rien, car il est probable que ceux c[ui produisent cet article de Paris, comme ils se plaisent eux-mêmes à qualifier leurs élucubrations, n'ont d'autre prétention que de divertir le public habituel des cafés-concerts. J'ajoute même qu'on se montrerait bien injuste à leur égard si on ne reconnaissait pas qu'il faut qu'ils soient doués d'une facilité prodigieuse pour entretenir ainsi leur répertoire et satisfaire une clientèle, très friande, assure-t-on, de couplets et de refrains aussi variés que choisis.

Si je me permettais la moindre critique à l'adresse de ces producteurs infatigables, j'aurais l'air, d'une part, de vouloir faire moi-même l'apologie des chansons contenues dans ce volume, et, de l'autre, on pourrait me croire jaloux de leurs nombreux succès, de leur verve intarrissable, et, je l'avoue, j'en serais désolé.

Mon intention est, à la fois, plus modeste et plus personnelle : J'ai tenu à expliquer le but que je me suis proposé en éditant ce volume de chansons par souscriptions, projet souvent difficile à réaliser, mais c[ui ne l'est pas plus en somme que de trouver un éditeur disposé à se soumettre aux volontés de l'auteur.

Depuis bien des années déjà, des amis et des amateurs insistaient pour que je fisse paraître un volume de mes chansons. Jusqu'ici j'avais toujours répondu ou qu'il fallait trouver un éditeur qui consentît à me laisser faire mon volume comme je l'entendrais, ou m'éditer moi-même par souscriptions, mes ressources ne me permettant pas de procéder autrement.

A une certaine époque cependant, un éditeur, que je n'ai pas à nommer ici, me fit des offres. Le moment, du reste, n'était pas mal choisi pour éditer et lancer un volume de chansons signé du nom d'un homme assez connu pour la part qu'il avait prise aux événements de 1871, et que les conseils de guerre avaient condamné à mort.

Mais, malgré ces titres qu'il considérait comme des éléments de succès et dont, quant à moi, je ne tire aucune vanité, nous n'arrivâmes pas à nous entendre. Il voulait absolument que je misse dans le volume qu'il se proposait d'éditer, non pas seulement les chansons c[ue je coQsidérais comme dignes de prendre place dans un livre, mais encore et surtout les chansons dont le seul mérite est d'avoir obtenu quelque succès, alors que d'autres.

de beaucoup supérieures, sont restées ignorées sinon des amis, mais du public.

Malgré les avantages que je pouvais tirer de cette oflfre, aune époque où j'avais à arpenter les quatre coins de Londres pour gagner ma vie et me soustraire ainsi à la condamnation à mort des conseils de guerre versaillais, je refusai nettement, ne voulant pas qu'on fît de la réclame autour de mon nom en exploitant les fonctions qu'on m'avait assignées pendant la Commune.

J'avais aussi un autre motif que tout le monde comprendra : Un volume composé d'une centaine de chansons est une espèce d'exposition. Or, lorsqu'on fait une exposition artistique, voire même industrielle, il est évident que les exposants n'y exhibent que les œuvres dont ils sont satisfaits.

Telle était et telle est encore mon opinion. Aussi, ne voulais-je pas mettre dans ce volume, quel que soit le succès qu'elles eussent obtenu, les chansons que l'on peut appeler les Chajisons du morceau de pain, chansons qu'on rimaille au courant de la plume, sans effort et sans passion, sans joie et sans tristesse; qu'on vend comme on les a faites, et qui seraient sans excuse, si elles n'aidaient à l'enfantement de l'œuvre qu'on poursuit, qu'on rêve, qu'on caresse, de l'œuvre enfin qui donne de grandes et légitimes colères, de bons battements de cœur, des heures de joie et de douleur bien intimes.

A ce sujet, qu'il me soit permis de m'étendre un peu : les deux ou trois mille volumes de cette pre-

mière édition revenant de droit aux personnes qui m'ont témoigné leur S3^mpathie, puisque c'est grâce à leur concours empressé que j'ai pu m'éditer, il m'est tout à fait agréable, sans entrer dans les détails minutieux d'une biographie que, du reste, il ne m'appartient pas de faire, de les renseigner sur mes débuts et sur l'origine de quelques chansons qui ne me feront pas bien venir, je le sais, de ceux qui trouvent que tout est pour le mieux, pourvu qu'ils n'aient qu'à se laisser vivre.

Sortant de l'école ne sachant rien, entrant en apprentissage à quatorze ans et n'en sortant qu'après cinq longues années d'esclavage, de misères et de résignation; connaissant mal mon métier, que le patron s'était peu préoccupé de m' apprendre; n'a3^ant aucun goût pour ce métier, le plus insignifiant d'entre tous; dès que je me sentis grand garçon, je voulus reconquérir mon indépendance et recommencer la vie à mes risques et périls.

C'en était fait! Je prenaisplacedans les rangs des révoltés; je m'insurgeais contre l'autorité maternelle, et à là fois contre la tyrannie et l'exploitation patronales. Je dus donc passer par trente-six métiers et bien plus de misères, — mais je n'en suis plus à les compter, — cherchant à m'instruire^ à savoir ce c{ue je n'avais pas eu le temps d'apprendre, lisant, commentant, pensant, rêvant, suant, jusqu'au découragement, sur Noël et Chapsal, me retrempant dans Musset, Flaubert, Balzac, Hégésippe Moreau, Béranger, Pierre

Dupont, et cela, à l'aide de ressources tellement minimes, pour ne pas dire imaginaires, qu'il m'arriva bien des fois, soutenu par la jeunesse probablement et sa compagne inséparable, l'Espérance, de danser devant le buffet en entonnant la Capucine, cette vieille chanson populaire, que les enfants chantent en dansant en rond, sans se douter, les innocents, du côté social de cette rengaine plaintive, qui explique si bien la révolte des Jacques et les insurrections de la faim !

Je n'ai pas à récapituler ici toutes les étapes plus ou moins pénibles ou plus ou moins heureuses que j'ai eu à parcourir pour arriver à gagner quelques sous avec mes chansons; cependant, je ne puis passer sous silence l'étrange émotion que j'éprouvai le jour où je vendis ma première chanson ; j'ai encore dans les oreilles le son mélodieux des trois pièces de cent sous que l'éditeur me mit dans la main et que je serrai fiévreusement, comme si je venais de commettre un abus de confiance ou un vol avec effraction !

L'éditeur et moi nous étions seuls, bien seuls il est vrai; mais je vous l'affirme, et vous pouvez me croire, je ne l'avais nullement pris à la gorge. Je lui avais, au contraire, présenté ma pauvre chanson avec une extrême timidité, avec cette émotion inséparable d'un premier début. Il avait pris le temps de la lire, de la relire — quel courage ! — de me soumettre ses observations, fort justes, du reste, et, finalement, de me faire signer une cession en bonne forme et en toute propriété,

cession qui fut à la fois l'acte de naissance et de décès de la sœur aînée de toutes les malheureuses que, depuis, j'ai lancées dans la circulation.

Cet éditeur, ce serait de l'ingratitude de ne pas le nommer ici, c'était M. Vieillot, l'éditeur intelligent et populaire, homme d'initiative et de flair, aimant à obliger les vétérans de la chanson qui avaient fait leurs preuves, devinant les jeunes qui avaient de l'avenir, et toujours prêt à les encourager et à les aider.

M. Vieillot est mort pendant que j'étais en Angleterre; ces sentiments, que j'aurais voulu exprimer sur sa tombe, je considère comme un devoir de les rappeler ici.

Ayant, à ma grande surprise, trouvé la possibilité de gagner quelques sous en rimaillant des couplets sans importance, je fis donc, comme je l'ai dit, des chansons que j'ai appelées les Chansons du morceau de pain, — et ce sont ces pauvres folles qui m'ont permis de faire à mes heures : La Chanson du fou, Folies de Mai, Fournaise, etc., et dans un autre ordre d'idées : Quatre-vingt-neuf ! Ah ! le joli temps, les Souris, et quelques autres que la censure impériale interdisait régulièrement et pour lesquelles je fus assez souvent inquiété, bien qu'elles n'eussent jamais été chantées en public, mais seulement en petits comités composés d'amis.

Chansonnant et journalisant, j'arrivai, tant bien que mal, à avoir en 1870 un peu de pain sur la planche... en qualité de pensionnaire de Sainte- Pélagie, où j'allais échouer à la suite de sept ou

huit procès de presse, en compagnie de mon complice, ce pauvre Vermorel, alors rédacteur en chef du journal la Réforme.

Expulsé de Pélagie le 4 septembre par la République qui, du même coup, expulsait l'empire du territoire français, après avoir, comme tous les camarades, rempli mes devoirs de citoyen et de soldat pendant le siège, je devais tout naturellement courir aux armes le 18 mars et prendre ma place dans les rangs des combattants de la Commune.

Je rappelle ces faits, sans m'y arrêter, pour en arriver justement à expliquer le but que j'ai voulu atteindre en éditant ce volume, et définir ce que j'appellerai les Chansons de Vavenir.

Il n'est pas admissible que l'homme qui pense un peu puisse rester indifférent à des événements qui bouleversent une époque et qu'il n'en tire pas quelque enseignement salutaire.

Les événements de 1871, la lutte héroïque que les combattants de la Commune soutinrent contre les armées Versaillaises, les grands principes qui étaient en cause, les massacres de la semaine sanglante, rimplacable vengeance des vainqueurs contribuèrent bien plus encore que tous les traités d'économie politic[ue et sociale et que toutes les théories des philosophes à me confirmer dans cette idée : qu'il n'y avait plus de réconciliation possible entre les vainqueurs et les vaincus, et qu'il fallait, par tous les moyens, par les journaux, par les livres, par les brochures, par la parole, par les

chansons, forcer le peuple à voir sa misère, à s'occuper de ses intérêts et à hâter ainsi Theure de la solution du grand problème social.

Aussi, réfugié en Angleterre, songeant à notre défaite, à ces com.bats sanglants de jour et de nuit, aux trente et quelques mille communeux massacrés, à mes amis, les uns fusillés, les autres en Nouvelle-Calédonie, je ne me sentis plus la patience d'aligner des couplets insignifiants et de recommencer la Chanson du morceau de pain. Je voulus mettre la chanson, qui est un moj^en de propagande des plus efficaces, au service de la cause des vaincus, et c'est à cela que je me suis surtout appliqué depuis.

Mais il 3^ avait à craindre que des chansons à thèse fussent monotones comme un discours d'académicien ou ennuyeuses comme un article d'économie politique. Cet écueil qu'on me signalait me parut facile à éviter. J'avais, du reste, des précédents : Dansons la capucine. L'eau va toujours à la rivière, etc. Il n'y avait, à mon avis, qu'à ouvrir la huche des pauvres gens pour voir qu'il n'y avait pas de pain dedans II n'y avait qu'à suivre l'ouvrier dans sa vie de labeur et de misère pour trouver le mot vrai, la note sociale et empoignante. Il n'y avait qu'à pénétrer dans les mines, dans les manufactures, dans les chantiers pour dépeindre, en langue simple, les souffrances des travailleurs, pour protester contre l'esclavage moderne et mettre en chanson les revendications prolétariennes.

C'est ce que j'ai essa3'é de faire dans les Traîne-

Miscre, la Machine, Comme je suis fatigué! Ne plaignons plus les gueux, etc., etc.

De même que dans L'eau va toujours à la rivière et Paysan! Paysan! j'ai voulu faire comprendre aux travailleurs des champs qu'ils étaient les frères de misère des travailleurs des villes, et qu'ils devaient se liguer ensemble pour la défense de leurs intérêts et la conquête de leur émancipation.

Il suffisait enfin, pour frapper juste, de bien penser ce qu'on écrivait, d'y mettre sa passion, ses convictions, et, qu'on me permette de le dire, un peu de sa vie. Car on ne fait pas bien ces chansons-là sans un peu de fièvre, sans serrements de cœur, sans éprouver un profond sentiment d'indignation contre les bourreaux et de douleur pour les victimes!

Non seulement jusqu'ici le peuple n'a jamais travaillé pour lui, mais encore il a toujours chanté pour les autres ; il est temps, comme je le dis en tête de ce livre, qu'il ait enfin ses chansons et qu'il ne chante plus que les siennes.

Oh! je sais bien qu'on ne peut pas chanter que des chansons ayant une portée philosophique, une idée politique ou sociale. Gela finirait, je le comprends, par fatiguer et peut-être même par dépasser le but.

Mais ce n'est pas ce que je demande, et je n'entends exclure du répertoire des amis de la chanson ni la romance, ni la chanson de genre, ni la gaudriole. Oh! non!

Vive la gaudriole!

0 gué!

Je serais désolé, pour mon compte, de voir l'esprit, la bonne humeur, le sentiment déserter la chanson. J'apprécie trop pour cela les chansons badines et si spirituelles de Gustave Nadaud ; j'aime trop les aimables gaudrioles de Béranger, si fin et si délicat dans la forme. Ah! oui! je serais désolé qu'on ne chantât plus, avec Pierre Dupont, les grandes et belles choses de la nature ! Il ne manquerait plus que cela, par exemple, qu'on restât muet ou indifférent devant la mer aux vastes horizons, devant les plaines fécondes, les vallées fleuries et les forêts grandioses ! Oui, certes, je veux qu'on chante les blés qui poussent et le tic-tac du moulin, la Bourgogne plantureuse, la grappe qui mûrit, les coteaux pierreux et ensoleillés, le vin nouveau qui s'insurge dans le pressoir et le vin vieux qui vit bourgeoisement en bouteille.

Oui, oui, je veux qu'on trouve encore et toujours des refrains passionnés et entraînants pour les amoureux qui s'en vont au bois cueillir la violette, et des couplets bachiques qui fassent choquer les verres et boire à la vigne, à l'amour, à l'humanité! Mais je prétends qu'il faut renoncer aux vieux clichés, donner aupeuple des chansons qui ne régarent pas, en un mot c{ui ne perpétuent pas des préjugés, des erreurs philosophiques, sociales et religieuses, dont le bon sens et la science ont fait justice depuis longtemps.

La chanson est à la fois vulgarisatrice et propagandiste; les refrains de Béranger et de Pierre

Dupont nous ont prouvé l'influence qu'elle pouvait exercer sur l'esprit du peuple, tout pétri de sentiment et si facile à entraîner. Et je ne parlerai qu'en passant de la Marseillaise que les dirigeants ont si habilement exploitée, et à l'aide de laquelle ils ont tant de fois électrisé les enfants du peuple qu'ils envoyaient défendre, à leur place, leurs privilèges, leurs capitaux et leur propriété.

Mais pour que la chanson accomplisse son œuvre de propagande salutaire et émancipatrice, il faut au moins qu'elle soit au diapason des idées modernes, et, je dirai plus, qu'elle pressente l'avenir et le prépare.

On peut certainement être aussi poétique, aussi sentimental et plus empoignant même, en chantant les chefs-d'œuvre de la production humaine, les merveilles de la nature, les fleurs et le ciel, sans en reporter toute la gloire à un être suprême qui existe pour les uns et n'existe pas pour les autres, sans promettre un paradis où les croyants euxmêmes ne sont pas bien sûrs d'être admis un jour, quoique niunis de tous les saints sacrements de l'église.

Je sais bien que les enfants terribles de la muse qui troussent le fin couplet entre la poire et le fromage, à propos d'une noce ou d'un baptême, diront que je le prends de trop haut avec la chanson et que je lui impose une espèce de sacerdoce peu en harmonie avec son caractère insouciant et ses allures de bonne fille.

Je me garderai bien de les contredire et de faire la moindre tentative pour diminuer la notoriété qu'ils ont si laborieusement acquise dans le genre qui leur est familier et qui leur réussit à merveille. Libre à eux de faire de la chanson une bonne à tout faire. Pour mon compte, je l'aime mieux déesse de la liberté.

Je dis même qu'il ne faut plus faire, en chanson, de la philosophie évangélique à l'usage des pauvres gens et au mieux des intérêts des heureux et des égoïstes. Je dis que, sous prétexte de bonne humeur, d'indifférence, de jeunesse, de résignation, il ne faut plus, même sous une forme aimable, chanter au peuple comme l'a fait Déranger :

Dans un grenier qu'on est bien i\ vingt ans.

Car, à cela, je répondrai cju'un grenier quel ciu'il soit ne fait pas le bonheur, et c|u' après tout on est aussi bien à vingt ans, si ce n'est mieux, dans une chambre confortablement meublée où l'on a de Tespace, de l'air et du soleil.

C'est également abuser de la simplicité du peuple que de lui faire chanter :

Les gueux, les gueux Sont des gens licureux, Ils s'aiment entre eux,

Vivent les gueux!

C'est de la bonne humeur aux dépens des souffrances des autres. Reprenant ce sujet qui, mal-

heureusement, est encore d'actualité, j'ai cru qu'il était plus conforme à la vérité de dire :

Los gueux, les gueux Sont des malheureux.

S'ils s'aimaient entre eux

Tout irait mieux !

Est-ce qu'on fait œuvre de penseur, lorsqu'après avoir parcouru les galeries sombres des mines et vu les mineurs travailler, les uns couchés sur le dos et les autres à croupetons, on remonte au soleil poétiser les fatigues, les privations, le dur labeur et l'estomac complaisant de ces martyrs ? Est-il honnête, pour leur faire supporter le joug qu'il subisse, de faii'e briller à leurs yeux des espérances de vie éternelle et de paradis, alors c[ue leur vie est un enfer, qu'il ne gagne même pas de quoi vivre comme des hommes, et que la seule chance qu'ils aient de se soustraire à une vieillesse plus misérable encore est de finir écrasés sous un éboulement ou mutilés par le grisou cjui n'a jamais, que je sache, défrisé un poil de la barbe de l'un des actionnaires des mines d'Anzin ou de la Grand' Combe?

N'est-ce pas tromper le peuple ou se moquer de lui que de pénétrer dans les usines, dans les manufactures, dans les chantiers et de s'en échapper pour mettre en chanson que le travail c'est la liberté; alors que le travail, au contraire, comme il a toujours été exécuté et comme il l'est encore, n'est qu'un véritable esclavage pour l'ou-

vrier, un esclavage hideux avec la misère noire en perspective !

Mais on dira, je le sais, que je veux me faire, même en chanson, l'apôtre de la haine et de l'envie.

N'est-il pas tout naturel que l'homme qui travaille envie un bien-être qu'il n'a pas, auquel il a droit et que d'autres se procurent à ses dépens ? Et si je parvenais à inspirer ces sentiments humains à la grande masse ouvrière, j'éprouverais cette bonne joie que donne le devoir accompli.

Est-ce donc ma faute à moi si les misères imméritées que je rencontre ne me permettent pas de voir tout en rose, et si l'ordre social actuel m'oblige à constater des crimes de lèse-humanité et des iniquités contre lesc^uels la justice et la raison doivent protester à toute heure, sous toutes les formes et par tous les moyens?

En fait de haine et d'envie, il n'y a dans les théories que je soutiens qu'un ardent désir d'en finir avec la misère, les guerres, les révolutions, et de voir un jour la bonne harmonie régner entre tous les humains.

Quand nous en serons à cet heureux temps, nous pourrons brûler en place publicj[ue, avec bien autre chose encore, toutes les chansons du genre c[ue je préconise, — les miennes les premières, si l'on veut, — et, autour des grands feux de joie que nous allumerons pour fêter cette ère de justice, de liberté et d'égalité, nous danserons tous

en rond et en entonnant à pleins poumons la Mère Godichon, si vous y tenez !

Voilà quel doit être le devoir de tout homme qui pense et qui a conscience de l'art qu'il professe. Propagandiste par excellence^ comme je l'ai dit, c'est bien le moins que la chanson suive, dans sa marche progressive, le développement des sciences et du machinisme.

Hégésippe Moreau, mort trop jeune et resté trop inconnu, fut un des premiers qui sut donner à la chanson une note plus humaine et plus peuple. Il chante les cloches, non plus pour les louanger du bruit qu'elles font dans le monde en carillonnant des noces et des baptêmes, mais pour leur demander de sonner enfin le tocsin de l'émancipation intellectuelle et physique de l'homme,

Pierre Dupont eut aussi la même préoccupation quand il fit sa belle Chanson du pain, la Jeune République, le Chant des ouvriers. Et avec lui je citerai Charles Gilles , Eugène Baillet et le citoyen Eugène Pottier qui vient de faire paraître un'volume de chansons où le sentiment que j'indique est exprimé de main de maître.

Puisqu'on a fait grand bruit autour de la musique de l'avenir, pourquoi n'aurais-je pas le droit d'essayer d'en faire un peu en faveur des chansons de l'avenir? L'oeuvre est en bonne voie. D'autres viendront qui la continueront et qui l'achèveront sans doute. Ceux-là ne s'égareront pas dans les nuages, ni dans les labyrinthes d'un monde imaginaire. Ils trouveront la vraie poésie,

la poésie du travail ! Ils chanteront la vie mouvementée des usines, les outils et les machines, à la condition cju'ils soient des agents d'émancipation et non de servitude, qu'ils servent au bien-être de tous, et non de quelques-uns. Ils chanteront la vapeur et l'électricité, toutes les grandes découvertes scientifiques et toutes les grandes vérités sociales qui doivent conduire l'humanité à son plus haut degré de perfection, et il leur sera bien plus facile encore de trouver la note émue et vraie et d'être les interprètes inspirés et éloquents des grands et généreux sentiments qui rapprochent les humains et font aimer la vie.

C'est assez dire que je ne préconise pas un genre à l'exclusion des autres, et la preuve en est dans la façon dont j'ai composé ce volume. Il contient une trentaine de chansons dans la note amoureuse et sentimentale du Temps des Cerises, de Connaistu l'amour, de Bonjour printemps. J'ai chanté dans d'autres la nature, la charrue et les bœufs, les blés et la vigne. Car je tenais aussi à donner la note rustique et pastorale qui est éternelle comme la nature. Je n'ai pas oublié non plus le genre satirique qui est le résultat de l'observation et qu'on ne saurait trop apprécier surtout en ces temps de vanités grotesques et d'ambitions éhontées !

A ces différents genres vient s'ajouter celui sur lequel je me suis longuement étendu à dessein, parce qu'il avait été trop négligé jusqu'ici : je veux dire les chansons qui sont des cris d'alarme, de dé

tresse et de* ralliement, des refrains de combats, de protestations, en un mot des chansons révolutionnaires, si toutefois c'est être révolutionnaire que de vouloir un monde meilleur, le bien-être et l'égalité pour tous.

On m'a déjà fait observer que mon volume serait d'un matérialisme désespérant, parce que je repoussais dans mes chansons toute idée d'un dieu créateur et d'une vie future.

J'ai répondu à cette objection dans les pages précédentes. Ici il me reste à dire que j'ai voulu affirmer une fois de plus dans ce volume de chansons cette belle devise qui est celle de l'avenir : ni Dieu, ni Maître ! et si l'on y rencontre parfois ces mots, on verra en effet que je ne m'en suis servi que pour conclure à la négation de l'un et à la disparition de l'autre.

Il ne me serait pas difficile de prouver que les croyances religieuses, loin d'unir les humains, les ont toujours divisés. Et quant à moi, je soutiens que plus nous nous détacherons du ciel et de ses légendes, plus nous ressentirons la nécessité de nous entr'aider sur terre et de ne compter que sur nous.

En somme, on ne chante guère dieu que parce que les auteurs, les uns très fervents chrétiens, les autres fidèles à la routine, acculés par les exigences de la rime ou pour faire image, l'ont glissé un peu partout.

Je suis bien sûr du reste que les amoureux ne me bouderont pas de n'avoir vu dans le ciel que

le vide. Que leur importe qu'il n'y ait ni dieu, ni diable, ni maître dans les chansons d'amour qu'on chante si bien à deux, s'ils y trouvent du soleil et des fleurs, un bon rire et une vraie larme !

Les intransigeants en matière de religion n'ont pas à se plaindre; jusqu'ici, les chansons qui leur sont chères ne leur ont pas plus manqué que les cantiques ; c'est bien le moins que ceux qui ne partagent pas leurs croyances aient aussi leur répertoire.

Je terminerai en disant que le peuple n'a cessé jusqu'à ce jour de chanter les chansons qui ont été faites pour tout le monde, et qu'il est temps enfin qu'il ne chante plus que les chansons qui ont été faites pour lui.

Paris-Montmartre, décembre 1884.

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