LÀ MEUNIÈRE ET LE MEUNIER
A inadeinoiselle Marie Bosc.
Sous ce chaume aux grands volets verts, Où grimpe une vigne fleurie, L'oiseau, quand la mousse est jaunie, S"y cache à l'abri des hivers :
Aussi, dans leur langue sonore, De la vigne aux nids du sentier, Ses petits chantent dès l'aurore Pour la meunière et le meunier.
Collin, riche de ses vingt ans,
La joue encore enfarinée,
Presse sur sa lèvre rosée,
Jeanne fraîche comme un printemps :
Chez eux l'amour fête en caresse
Tous les saints du calendrier.
Ces papillons de la jeunesse
C'est la meunière et le meunier.
Le soir, si par le grand buisson Le bruit d'un tendre caquetage S'échappe au milieu du feuillage Gomme une amoureuse chanson.
Le garde chasse qui les guette Et n'entend plus le braconnier,
Vous dira que c'est la cachette De la meunière et du meunier.
Médor joue et poursuit Martin, Les pigeons lissent leur plumage Et les moineaux du voisinage Glanent sur le pont du moulin; Les gaulois redressent leurs crêtes, Les poules pondent au grenier, C'est que tout s'aime jusqu'aux bêtes, Chez la meunière et le meunier.
L'amour qui fait croire au bonheur Rend généreux ceux qu'il protège ; Quand vient décembre et que la neige Couvre le toit du laboureur, Dans la chaumière et dans l'étable.
Avec la couche et le foyer, Les pauvres sont servis à table Par la meunière et le meunier.
Que l'on soit riche ou malheureux, Dans les hameaux du voisinage.
Quand on célèbre un mariage On vient gaiement trinquer chez eux; Pour que la fête soit complète, Quittant le chaume hospitalier, Les époux font marcher en tête Et la meunière et le meunier.
Villcnouve-Saint-Georges, 1864.
Musique de P. Henrion. — Éditeur : M. Leduc, 3, rue de GrammoQt.
MONSIEUR GROSBONNET
A MM. les Députés présents et futurs.
Depuis trente ans je suis apothicaire, Et fort goûté, j'en suis certain.
Je suis deux fois propriétaire, De plus ferré sur la grammaire :
Je sais le grec et le latin. Je suis d'une adresse incroyable !
Ainsi, chez moi, je fais le menuisier, Le fumiste, le tapissier, Le cordon bleu, le sommellier.
Je verse à boire et je découpe à table!... Or, je crois que, sans vanité, Je ferais un bon député !...
Je suis d'un goût purement artistique.
Je touche un peu l'accordéon...
J'ai plus d'un titre honorifique :
Je suis du Club philharmonique
Et du Cercle de l'Orphéon.
Je dessine avec élégance, En un clin d'œil je vous trousse un portrait;
Je hasarde le fm couplet
Et je pousse avec un fausset L'air de la Juwe et la douce romance...
Or, je crois que, sans vanité.
Je puis bien être député!...
Ma voix est forte, et j'ai le mot facile; Je parlerais pendant deux jours!
Je suis du conseil, et la Ville, Qui me doit plus d'une œuvre utile, N'a pas oublié mes discours...
J'ai fait percer deux ou trois rues
Et caillouter deux chemins vicinaux.
J'ai fait un égout pour les eaux.
J'ai déjà fondé deux journaux
Et trouvé l'art de guérir les verrues !... Or, je crois que, sans vanité, Je ferais un bon député !
Je prouverai que je suis un légiste,
Et que je tiens de bonne part
Que le maire est légitimiste,
Que l'adjoint est socialiste,
Et que la ville est en retard !
Que nous faut-il?... L'intelligence!...
Que voulons-nous ?... La marche du progrès !
Du confortable à peu de frais !...
Et j'ai dix volumes tout prêts, Source profonde où doit puiser la France !...
Décidément, c'est arrêté,
Il faut que je sois député !
Aucun danger n'abattra mon courage; Ce que je veux, c'est votre bien !
Accordez-moi votre suffrage,
Je vous assure de l'ouvrage
Et des médicaments pour rien.
Fouillez et retournez ma vie :
Depuis trente ans que j'adoucis vos maux,
Que je soigne vos animaux,
Ne suis-je pas digne, en deux mots, De prendre une place au banc de la patrie ?.
Décidément, c'est arrêté,
Je serai nommé député.
Paris, 1867.
Musique do Marcel Legay. — Editeur : M. Basscroau, 240, rue Saint-Martin, Paris.