LA SEMAINE SANGLANTE
Air : Le Chant des Paysans, de Pierre Dupont.
Aux fusillés de 7//
Sauf des mouchards et des gendarmes, On ne voit plus par les chemins Que des vieillards tristes aux larmes, Des veuves et des orphelins.
Paris suinte la misère, Les heureux même sont tremblants, La mode est au conseil de guerre Et les pavés sont tout sanglants.
Oui, mais...
Ça branle dans le manche.
Ces mauvais jours-là finiront.
Et gare à la revanche Quand tous les pauvres s'y mettront!
Les journaux de l'ex-préfecture, Les flibustiers, les gens tarés, Les parvenus par aventure.
Les complaisants, les décorés,
Gens de bourse et de coin de rues, Amants de filles aux rebuts, Grouillent comme un tas de verrues Sur les cadavres des vaincus.
Oui, mais...
Ça branle dans le manche, etc.
On traque, on enchaîne, on fusille Tout ce qu'on ramasse au hasard :
La mère à côté de sa fille, L'enfant dans les bras du vieillard.
Les châtiments du drapeau rouge Sont remplacés par la terreur De tous les chenapans de bouge, Valets de rois et d'empereur.
Oui, mais...
Ça branle dans le manche, etc.
Nous voilà rendus aux jésuites.
Aux Mac-Mahon, aux Dupanloup.
Il va pleuvoir des eaux bénites, Les troncs vont faire un argent fou.
Dès demain, en réjouissance.
Et Saint-Eustache et l'Opéra Vont se refaire concurrence, Et le bagne se peuplera.
Oui, mais...
Ça branle dans le manche, etc.
Demain, les manons, les lorettes Et les dames des beaux faubourgs Porteront sur leurs collerettes Des chassepots et des tambours.
On mettra tout au tricolore, Les plats du jour et les rubans, Pendant que le héros Pandore Fera fusiller nos enfants.
Oui, mais...
Ça branle dans le manche, etc.
Demain les gens de la police
Refleuriront sur le trottoir,
Fiers de leurs états de service
Et le pistolet en sautoir.
Sans pain, sans travail et sans armes,
Nous allons être gouvernés
Par des mouchards et des gendarmes.
Des sabre-peuple et des curés.
Oui, mais...
Ça branle dans le manche, etc.
Le peuple au collier de misère Sera-t-il donc toujours rivé?...
Jusques à quand les gens de guerre Tiendront-ils le haut du pavé?...
Jusques à quand la sainte clique Nous croira-t-elle un vil bétail?...
A quand enfin la République De la justice et du travail?...
Oui, mais...
Ça branle dans le manche.
Ces mauvais jours-là finiront.
Et gare à la revanche Quand tous les pauvres s'y mettront !
Paris, juin 1871.
Éditeur : M. Basscreau, 240, rue Saint-Martin, Paris.
J'étais encore à Paris quand je fis cette chanson. Ce n'est que quelques semaines plus tard que je pus gagner la frontière et me réfugier on Aiif^lctcrro. Do lendroit où l'on m'avait recueilli et où je restai du 29 mai au 10 août 1871, j'entendais toutes les nuits des coups de fusil, dos arrestations, dos cris de femmes et d'enfants. C'était la réaction victorieuse qui poursuivait son œuvre d'extermination. J'en éprouvai plus do colère et de douleur que je n'en avais ressenti pendant les longs jours de lutte.