LES MANIERES DE VOIR
VAUDEVILLE
Air du Lendemain.
Messieurs, faites silence, Je vais chanter des couplets;
Je vous réponds d'avance Qu'ils sont piquants et bien faits La facture en est nouvelle, Le style en est sémillant, Et voilà ce qu'on appelle Du vrai talent.
Isabelle est céfeste, Comme on en est entiché!
Sous un voile modeste Son beau visage est caché; Mais de son sein Isabelle Nous laisse voir la rondeur,
Et voilà ce qu'on appelle De la pudeur.
Tant qu'on flatte Emilie Elle n'a pas de travers;
Quand on la contrarie Elle se raidit les nerfs ; Un fauteuil est auprès d'elle, Elle y tombe en se pâmant, Et voilà ce qu'on appelle Du sentiment.
Parlez-vous de tendresse A la femme de Dupont,
D'abord, ce mot la blesse , Mais après elle répond :
<c Pour que je sois infidèle, « Combien me donneras-tu ?
Et voilà ce qu'on appelle De la vertu.
Du chansonnier Dorville Florimont se dit l'ami;
Mais dans toute la ville Il a soin de dire aussi :
" De ce rimeur sans cervelle
« Tous les couplets font pitié. »
Et voilà ce qu'on appelle De l'amitié.
Quoi qu'on fasse ou qu'on dise, Au théâtre maintenant
On n'a plus la sottise De compter sur son talent; Craignant la chance cruelle, On achète cent billets, Et voilà ce qu'on appelle Un grand succès.
Contre une comédie S'il se prépare un échec ,
Dans la foule étourdie Suivez ce jeune blanc-bec :
Au lieu de lire, il épèle, Mais il siffle avec fureur ; Et voilà ce qu'on appelle Un connaisseur.
Grâce au sombre délire Qui gagne de toutes parts,
C'est en vain que pour rire Nous courons aux boulevards:
DE BKAZIEH.
De cliaque pièce nouvelle Chacun sort épouvanté...
Et voilà ce qu'on appelle De la gaîté.
Écrivains , qui sans cesse Craignez les sifflets discors...
Mettez dans chaque pièce Force bruit, force décors, Joignez à la kyrielle Chars, chevaux, et cœtera...
Et voilà ce qu'on appelle Un opéra.
Quand quelqu'un vous outrage, Vous savez bien que chez nous,
D'après un vieil usage, On se donne un rendez-vous.
Pour terminer la querelle On... déjeune au champ d'honneur.
Et voilà ce qu'on appelle De la valeur.
Quand le mal nous talonne, Un docteur vient au galop; Le bourreau nous ordonne
Et la diète et le sirop.
Pour mieux nous prouver son zèle Il devient noire assassin , Et voilà ce qu'on appelle Un médecin.
J'ai parlé de nos dames; J'ai parlé des spadassins;
J'ai parlé de nos drames:
J'ai parlé des médecins; A la rime peu fidèle , J'ai négligé la raison ; Et voilà ce qu'on appelle Une chanson.
DE BftAZlCU.
L'ANTI-SUICIDK
Chanson decircoustancc.
Aiu : Mu taule Urluretlc.
Quand je vois des exaltés,
Se tuer de tous côtés,
Je chante au lieu de les sui\ re
Il faut vivre,
Il faut vivre, Vivre et toujours vivre.
Tant qu'on est homme de bien , Qu'on ne se reproche rien ; A l'espérance on se livre,
Il faut vivre,
Il faut vivre, Vivre et toujours vivre.
Ici- bas Dieu nous a mis Pour lui demeurer soumis.
Jusqu'à ce qu'il nous délivre .
Il faut vivre, Il faut vivre, Vivre et toujours vivre.
Quand toute la vie, hélas!...
Nous n'aurions qu'un cervelas, Un pain d'une demi-livre ,
Il faut vivre,
Il faut vivre, Vivre et toujours vivre.
Vivre est le bien sans pareil, Car, pour voir s'il fait soleil , Ou bien s'il tombe du givre,
Il faut vivre,
Il faut vivre, Vivre et toujours vivre.
T; ut qu'on y voit assez clair
Pour voir petit nez en l'air,
Doux corset qui nous enivre,
Il faut vivre ,
Il faut vivre,
Vivre et toujours vivre.
DE BRAZIEK.
Quand on sonne les convois, Que dit le chantre grivois?
Que dit le bedeau mort-ivre?
11 faut vivre , Il faut vivre, Vivre et toujours vivre.
En attendant qu'à l'instar D'Alexandre ou de César, On nous moule en plâtre, en cuivre ,
Il faut vivre ,
Il faut vivre, Vivre et toujours vivre.
Dût la fièvre nous miner, La toux nous exterminer, Dût la goutte nous poursuivre ,
Il faut vivre,
Il faut vivre, Vivre et toujours vivre.
Enfin pour rire et chanter,
Et même pour exister,
J'ai lu dans un savant livre
Qu'il faut vivre,
Il faut vivre , Vivre et toujours vivre.