‹ Chansons; morceaux choisis. Préf. de comte Serge FleuryChapitre 23 sur 70 · LES FEUX FOLLETS · texte numérisé non relu

LES FEUX FOLLETS

O nuit d'été, paix du village, Ciel pur, doux parfums, frais ruisseau, Vous embellissiez mon berceau : Consolez-moi dans un autre âge.

Las du monde, ici je me plais ; Tout y retrace mon enfance.

Oui, tout, jusqu'à ces feux follets.

Jadis leur éclat et leur danse M'auraient fait fuir à pas pressés.

J'ai perdu ma douce ignorance.

— Follets, dansez, dansez, dansez.

On racontait aux longues veilles Qu'ils étaient moqueurs et méchants ; Que ces feux gardaient dans nos champs Bien des trésors, bien des merveilles.

Revenants, lutins, noirs esprits, Sorciers, malignes influences, A tout croire on m'avait appris.

Je voyais des dragons immenses Sur les donjons des temps passés.

L'âge a soufflé sur mes croyances.

— Follets, dansez, dansez, dansez.

CHJNSONS CHOISIES

Un soir, j'avais dix ans à peine, Égaré, couvert de sueur.

Je vois de loin cette lueur :

C'est la lampe de ma marraine.

Chez elle un gâteau m'attendant, Je cours, je cours, l'âme ravie.

Un berger me crie : " Imprudent !

La lumière par toi suivie Éclaire un bal de trépassés." Ainsi devait s'user ma vie.

— Follets, dansez, dansez, dansez.

A seize ans, je vis même flamme

Sur la tombe du vieux curé ;

Soudain m'écriant : " Je prîrai,

Monsieur le curé, pour votre âme " ;

Je m'imagine qu'il me dit :

" Faut-il que la beauté te rende

Déjà rêveur, enfant maudit ! "

Ce soir-là, tant ma peur fut grande,

Je crus à des cieux courroucés.

Parlez encore et que j'entende.

— Follets, dansez, dansez, dansez.

Quand j'aimai Rose au cœur candide, Un peu d'or eût comblé nos vœux.

Devant moi passe un de ces feux :

Vers des trésors qu'il soit mon guide.

J'ose le suivre ; mais hélas !

Dans l'étang que ce ruisseau creuse

DE BÉRJNGER 49

Je tombe, et je ne péris pas !

A-t-il ri de ta chute affreuse ?

Disent encor des insensés.

Non, mais sans moi Rose est heureuse.

— Follets, dansez, dansez, dansez.

De mille erreurs l'âme affranchie, Me voilà vieux avant le temps.

Vapeurs qui brillez peu d'instants.

Voyez-vous ma tête blanchie ?

Des sages m'ont ouvert les yeux ; Mais j'admirais bien plus l'aurore Quand je connaissais moins les cieux. Du savoir le flambeau dévore Les sylphes qui nous ont bercés.

Ah ! je voudrais vous craindre encore.

— Follets, dansez, dansez, dansez.

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