‹ Chansons; morceaux choisis. Préf. de comte Serge FleuryChapitre 56 sur 70 · LE VIEUX SERGENT · texte numérisé non relu

LE VIEUX SERGENT

Près du rouet de sa fille chérie

Le vieux sergent se distrait de ses maux,

Et, d'une main que la balle a meurtrie.

Berce en riant deux petits-fils jumeaux.

Assis tranquille au seuil du toit champêtre,

Son seul refuge après tant de combats.

Il dit parfois : " Ce n'est pas tout de naître ;

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !

Mais qu'entend-il ? le tambour qui résonne :

Il voit au loin passer un bataillon.

Le sang remonte à son front qui grisonne ;

Le vieux coursier a senti l'aiguillon.

Hélas ! soudain, tristement il s'écrie.

" C'est un drapeau que je ne connais pas.

Ah ! si jamais vous vengez la patrie,

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !

" Qui nous rendra, dit cet homme héroïque. Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleurus, Ces paysans, fils de la République, Sur la frontière à sa voix accourus ?

CHANSONS DE BERJNGER 147

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas. Le Rhin lui seul peut retremper nos armes. Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! "

" De quel éclat brillaient dans la bataille Ces habits bleus par la Victoire usés ! La Liberté mêlait à la mitraille Des fers rompus et des sceptres brisés. Les nations, reines par nos conquêtes.

Ceignaient de fleurs le front de nos soldats. Heureux celui qui mourut dans ces fêtes ! Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !

" Tant de vertu trop tôt fut obscurcie.

Pour s'anoblir nos chefs sortent des rangs ;

Par la cartouche encor toute noircie

Leur bouche est prête à flatter les tyrans.

La Liberté déserte avec ses armes ;

D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras ;

A notre gloire on mesure nos larmes.

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! "

Sa fille alors, interrompant sa plainte,

Tout en filant lui chante à demi-voix

Ces airs proscrits qui, les frappant de crainte,

Ont en sursaut réveillé tous les rois.

"Peuple, à ton tour que ces chants te réveillent :

Il en est temps ! " dit-il aussi tout bas.

Puis il répète à ses fils qui sommeillent :

" Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !"

LU

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